Interview d' Arsène Bossu 1930

Les braves de Dun kerque

 

 

 

 

 

 

Les sauveteurs de Dunkerque sont nombreux. Tout le monde connaît les noms des Weins, des Looten, Pierre Ficquet, Hivin, Deligny,  Denquin, Lefebvre, Bommelaer, Charet, Gossin, Auguste Fiquet, Jannekeyn, Charles Lauwyck, Taylor, Rees, Vandenbroucque.

Il semblerait qu'il n'y eût qu'à les rencontrer pour recueillir de leur bouche des pages d'héroïsme. Rien de plus difficile pourtant que de les faire parler. Pour eux l'abnégation courageuse est chose tellement naturelle que cela ne mérite pas qu'on en fasse une affaire.

Arsène Bossu et Taylor

Je rencontrais, ces jours-ci, dans les parages de la cale des Pêcheurs, un de ces braves parmi les plus populaires :

Arsène Bossu.

Le torse serré dans son tricot bleu, il demeurait immobile sur le trottoir du Minck et ses yeux, fatigués par les embruns, restaient pourtant fixés sur l'avant-port où, tout au loin, apparaissait la silhouette encore imprécise d'un « Clan » d'un « City » ou de quelque autre « Bombay ».

Avec son rude parler dunkerquois, Arsène Bossu me détournait à chaque minute de la conversation où je m'attachais à l'entraîner.

Des sauvetages ?

Mais, tout le monde en fait. Si un homme tombe dans la « baille », est-ce qu'on ne va pas le chercher ? Il n'y a à cela aucun mérite.

— Mais encore, vous ne vous êtes pas contenté de vous jeter dans le bassin pour en retirer un marin maladroit ou un gamin imprudent.

J'étais lamaneur, donc canotier de profession. On m'a fait l'honneur de me donner une place dans, le canot de sauvetage, c'était donc à mes camarades et à moi qu'était offerte l'occasion d'aller au secours des équipages en perdition.

Et ce qu'Arsène Bossu s'obstinait à ne pas nous confier, c'est qu'il a personnellement repêché six personnes, dont deux jeunes gens qui, au cours de la fameuse grève de 1902, étaient tombés dans le port au moment précis où ils se disposaient à lancer des projectiles sur les officiers du service d'ordre. Était-ce une raison pour les laisser se noyer ?

Ce que ne nous disait pas non plus Arsène Bossu, c'est que, comme matelot et sous-patron du canot de sauvetage, il avait participé aux opérations de secours des équipages de l’AUGUSTA en 1898, du FRIEDE en 1899, de la PROVIDENCE-de DIEU, du HERMAN et de plusieurs autres bâtiments en perdition.

Ah ! ce HERMAN ! finit-il par nous avouer, quel danger il nous a fait courir ! C'était une superbe goélette toute neuve, construite à Paimpol et qui faisait son premier voyage de Lisbonne à Dunkerque, avec un chargement de sel pour la flottille Islandaise. La tempête l'ayant mis à la côte, nous réussîmes à embarquer l'équipage dans notre embarcation. Il fallait faire vite, car la cale du petit voilier était pleine d'eau et la cargaison de sel se trouvait fort endommagée. Nous nous étions à peine écartés du bateau qu'il chavirait, la quille en l'air : nous l'avions échappé de près. Quelques jours plus tard, le capitaine, qui était en même temps le propriétaire du HERMAN, rentrait chez lui à Pontrieux, ruiné, découragé, et il se suicidait en se jetant d'un deuxième étage par la fenêtre de sa chambre.

Arsène Bossu veut de nouveau changer le tour de la conversation :

N'oubliez pas, dit-il, de parler de mon ami Taylor. Nous avons été dans les mêmes coups durs. C'était un courageux, un vrai sauveteur ; il n'a  jamais su ce qu’était la peur, un lion qui luttait contre la mer et contre la mort. Il est malheureusement souffrant, en ce moment...

Et sur les joues du rude marin, deux larmes coulaient. 

En quittant Arsène Bossu, je faisais une remarque : il n'a pas le ruban rouge. Combien de fois pourtant ne lui a-t-on pas promis la croix des « braves » !

 

Note du webmaster  :

Arsène Bossu sera fait chevalier en 1936. A son décès en 1942 les forces d'occupation présente à Dunkerque presenteront les armes au passage du convoi funéraire.

Joseph Taylor a été décoré en 1924.  il décéde en 1935

 

Source

Le grand Echo du Nord de la France  23 juillet 1937

 

 

 

 

 

 

 

Sources

Le grand Echo du Nord de la France du 8 février 1911