L'interview de Jean- Baptiste Gens

Le dévouement héroïque ou comment J.-B. Gens, de Petit-Fort-Philippe, sauva dix-huit hommes sur la côte d'Islande

Pierre-Jean-Baptiste Gens est un robuste marin de 77 ans, sa silhouette est familière à tous les habitants de Petit-Fort-Philippe. Chacun l'aime et le respecte.

 

Quand on va lui annoncer qu'un collaborateur du Grand Echo désire le voir, c'est une grand joie pour lui car le vieux passeur — le père Gens, chaque jour, passe matelots et baigneurs qui traversent le chenal pour  se rendre  de Petit  à  Grand-Fort-Philippe — n'a plus qu'une ambition : être décoré de la Légion d'honneur, qu'il a d'ailleurs cent fois  mérité.

 

Ah ! dit-il, c'est le Grand Echo ! il veut s'occuper de ma croix. Eh bien ! dites à son rédacteur qu'il m'espère un petit quart d'heure, je vais aller mettre le grand pavois.

 

 

Et de fait, quand le vieux sauveteur nous rejoint, en bas de l'escalier de pierre, sur le petit perré qui sert d'embarcadère au canot, il est en tenue.

La tête haute couverte de sa casquette de marin, qui contient avec peine une rude chevelure. La poitrine constellée de décorations, le marin nous tend une main largement ouverte.

« Vous voulez savoir ce que j'ai fait ? Eh bien, je vais vous le dire ; mais d'abord, embarquez, on va au Grand-Fort, chez un ami. »

Et robuste, le vieux empoigne les avirons du canot et en quelques minutes, en souquant ferme, il nous débarque sur la rive d'en face.


 

Le naufrage de la Primevère

— En juin 1891, nous raconte le père Jean-Baptiste, je m'étais embarqué à bord de la Primevère ; j'allais en Islande...

— Vous aviez fait combien de campagnes à ce moment ?

— Je ne sais pas ; j'avais à ce moment-là entre 37 et 38 ans ; j'en ai fait d'autres depuis, en tout vingt-six exactement. Je m'étais donc embarqué à Dunkerque, à bord de la Primevère, une solide goélette qui s'en allait chercher la morue sur les côtes de l'Islande.

 

Le 10 avril, la goélette eut à subir une bourrasque épouvantable qui dégénéra bientôt en une tempête d'une violence extrême.

Le morutier dut fuir devant le temps, mais une saute imprévue de vent drossa le bateau vers la côte et, malgré les efforts désespérés du capitaine Benoit Pleunmet, du lieutenant Gens et des dix-huit hommes d'équipage, dans la soirée, la goélette, poussée par le vent et par des courants, fit côte et vint s'échouer sur les récifs d'Hecla, qui sont particulièrement dangereux. 

 

Une nuit d'épouvante

 

Dans ces régions, où règne en général un intense brouillard, la nuit suit de très près le crépuscule.

«  Il faisait nuit noire, nous confia le père Jean-Baptiste, quand la coque du bateau talonna sur les récifs.

- Ah ! la situation n'était pas brillante.

- Les chaloupes de sauvetage ? A ce moment nous n'en avions pas, et puis, d'ailleurs, elles auraient été inutilisables ; la mer était trop mauvaise. Il fallait s'en aller à la côte à la nage ; j'étais le seul qui savait nager à bord. »

 

De cette particularité, le vieux marin n'est pas peu fier : « « Je nageais comme un poisson » Ceci est tellement vrai qu'à chaque retour d'Islande, le pêcheur, en passant au large de Petit-Fort-Philippe, alors que son morutier faisait route vers Dunkerque, faisait un paquet de ses vêtements, l'assujettissait sur sa tête, et regagnait, à la nage, sa ville natale. Le capitaine de la Primevère, les hommes d'équipage voulurent s'interposer et l'empêcher d'aller, croyaient-ils, à une mort certaine.

 

Espère le jour, me disaient-ils, alors on verra clair et on établira un va-et-vient.

A ce moment, la tempête redoubla de violence et le bateau craquait de partout.

 

Nos femmes, nos petits, nous ne les verrons plus se lamentaient les pêcheurs. 

 

Il fallait prendre une décision. Gens revêtit son ciré, se coiffa de son suroît, et après s'être amarré à un filin, il se jeta à l'eau.

Il n'alla pas loin : une lame monstrueuse le prit dans ses remous et le rejeta sur le navire qu'il venait de quitter. L'intrépide sauveteur se blessa grièvement au bras gauche.

Jean-Baptiste ne se rebuta pas, il se reprit à nager vers la côte ; la distance qu'il avait à parcourir était d'environ 300 mètres. Une deuxième lame lui rendit le service de le rapprocher du rivage ; son ciré, gonflé d'air, l'aidait, à se supporter sur l'eau.

Après plus d'une heure d'efforts, le marin sentit qu'il pouvait prendre pied ; il s'agrippa aux rochers, aux hauts fonds et bientôt, exténué, les ongles arrachés, les mains en sang, il abordait.

 

 A ce moment, j'ai eu peur, je craignais que l'amarre que je portais ne se fût cassée ; heureusement, il n'en était rien et, grâce au filin que j'avais amené, j'ai pu tirer un trait plus gros et immédiatement le va-et-vient fut établi. Une heure après, tout le monde était à la côte ; il était temps, car peu après le navire achevait de se disloquer et finissait par couler bas.

 

Perdus dans les neiges et les glaces

 

Le martyr des pêcheurs gravelinois n'était pas fini. La plupart d'entre eux étaient aux trois quarts noyés ; il fallut les ranimer.

« Pour arriver à ce résultat, nous avons eu la chance de trouver un tonneau de rhum qui avait été poussé à la côte par les lames. On l'a défoncé et avec mon suroît servant de tasse, on a bu chacun son tour ; pour me réconforter pendant ma nage, j'avais pris du chocolat : Il servit aussi. »

 

Et après que tout le monde fut sur pied, le capitaine et le lieutenant de la goélette résolurent de vider par terre le contenu du baril. car il ne fallait pas boire outre raison, c'eût été la mort certaine.

 

Une colonne composée de quelques hommes des plus solides — est-il utile de dire que Gens était du nombre.— s'en fut à la recherche d'habitants à travers les régions désoles de la côte islandaise, toutes recouvertes de neige et de glace.

Les explorateurs emportaient ce qui restait de chocolat et deux d'entre eux portaient une botte de marin entièrement remplie de rhum.

Que voulez-vous, nous dit le vieux loup de mer, on emploie ce que l'on a comme récipient

 

La marche à travers la neige fut longue : environ huit heures, puis les rescapés arrivèrent à Reyjavick, d’où  partit une colonne de secours pour aller chercher les survivants.

 

Une Légion d'honneur qui s'impose

Voilà comment Jean Baptiste Gens a réussi à sauver dix-huit hommes dans des circonstances particulièrement difficiles.

Il ne s'en est pas tenu là.

Voilà quatre ans, il se jeta dans le canal pour en retirer le jeune Hilaire Wadoux qui était en train de se noyer

Un an après, il sauvait encore un autre gamin, qui, aussitôt sorti de l'eau, partit sans demander son reste ; le sauveteur ignore même son nom.

 

Les pêcheurs de Grand-Fort Philippe, de Petit-Fort-Philippe, de Gravelines et de Dunkerque ont signé une pétition demandant la croix de la légion d’honneur pour ce vieux brave. Il a 77 ans, il attend toujours ; pourtant peu seraient dignes d'en porter une aussi méritée que la sienne.

Pierre-Jean-Baptiste Gens, qui a sauvé 20 vies humaines, qui a gardé leur père à de nombreux enfants, doit être chevalier de la Légion d’Honneur

 

 

 

Sources

Le Grand Echo du Nord de la France