journée  31 mai 1940

*Sauvetage du SIROCO*

environ 270 personnes  sauvées*

Cette page relate des sauvetages de personnes réalisés dans le cadre de la bataille de Dunkerque.
Ces sauvetages appartiennent à l'histoire du dunkerquois mais restent en dehors du champ de l'étude ils ne sont pas comptabilisés comme tels..

Merci au site DK épaves dont est tiré l'essentiel des pages sur la bataille de Dunkerque

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Henri Laborit médecin du Siroco raconte son sauvetage (Extrait)

 

La plage avant s’élève, s’élève au -dessus de moi. Jamais je ne pourrai atteindre la coque. Elle va m’emprisonner sous elle. Il n’y a plus rien à faire. C’est fini. Le bateau s’enfonce en même temps. L’eau monte. Elle atteint ma ceinture lentement, lentement, puis les épaules. Et puis un grand remous… Et puis la nuit. […] Brusquement, je sens sur mon visage le contact de l’air. Les yeux s’ouvrent. Il n’y a plus de bateau sur la mer. Si, l’extrême pointe de l’étrave ne veut pas mourir encore. Elle disparaît lentement, à regret, dans un mouvement uniforme et doux. Il n’y a plus de Siroco. Il n’y a plus rien, que des hommes, des hommes qui hurlent, des bras qui se tendent, et la nuit. Je suis sur le dos, encore épuisé; je nage doucement.


À ma droite, un groupe d’une dizaine d’hommes, une véritable grappe humaine dont peut-être un seul sait nager, se débat dans l’eau noirâtre; ils disparaîtront tous. je suis brusquement saisi par le cou. Un bras m’enserre désespérément. Deux autres font le tour de mon thorax. je sens mes pieds encerclés, paralysés par des mains qui s’agrippent. Je hurle : “Lâchez-moi, nous coulerons tous !”


Mais peuvent-ils m’entendre seulement ? Je disparais avec ceux qui s’accrochent à moi. Je reviens, par un vigoureux coup de rein, en surface. […] Enfin libre, n’agissant plus que par réflexe, je nage dans la direction du bâtiment aperçu quelques secondes avant le chavirement du Siroco. Il était par bâbord. J’en aperçois l’ombre enfin. Un fort courant me porte vers lui. Dans l’eau, à chaque instant, mes mains rencontrent des masses rondes et dures. Mes jambes en se détendant butent dans des masses molles qui flottent entre deux eaux. Ce sont des têtes d’hommes noyés et des corps… À mesure que la distance qui me sépare du bâtiment sauveur diminue, l’eau se couvre d’une épaisse couche gluante, visqueuse, odorante. Le mazout ! Le courant le porte dans la même direction que moi. Je ne suis plus qu’à vingt mètres du bord, mais une foule d’hommes est là dont on ne voit que des têtes émergeant de l’eau. Ils hurlent désespérément, se battent pour approcher plus près de la coque. […]
Du pont, des marins anglais jettent à l’eau des filins d’acier. […] Un filin passe à ma portée. Je m’y accroche. On me soulève. Je n’ai plus que les jambes immergées. Mais le filin glisse sur mon coude. Je glisse. Mes doigts glissent; tout glisse. je retombe dans l’eau. Le mazout pénètre dans mes narines, dans ma bouche. Ce mazout qui rend tout glissant, qui me fait glisser lentement vers la défaite finale après avoir entrevu la délivrance. Nouveaux essais infructueux. Je n’en puis plus. Je suis glacé, inconscient, mécanique. J’ai la vague impression que cet essai sera le dernier. Après lui, inutile de continuer à lutter. Puisque tout glisse, il me sera facile de me laisser glisser aussi, doucement.


Cette fois j’ai pris le filin d’une autre façon. Mes doigts s’agrippent désespérément. Ma tête arrive au ras du pont. L’ascension devient plus lente. Aurai-je la force, la volonté de tenir jusqu’au bout ? Je le veux avec désespoir pourtant. Je monte encore un peu… encore un peu. Mes doigts vont me lâcher. Ils ont déjà glissé. Le filin m’échappe lentement, très lentement des doigts. Mais je suis assis sur le plat-bord. Des bras me prennent, me soulèvent et me déposent sur le pont. C’est fini… Je ne vois plus rien. je ne puis plus faire un seul mouvement. Mes bras ne bougent plus. Ma pensée non plus. Il n’y a plus rien.

 

Je me retrouve dans une baille d’eau chaude. Le Baron m’exhorte de son accent parisien et par des tapes vigoureuses sur les omoplates. On m’aide à me soulever; mes jambes sont molles, si molles. Elles ne peuvent plus me porter. Il faudra bien une heure avant que je puisse marcher, trébuchant. Tout noir de mazout encore, malgré l’eau chaude qui coule à flots et le savon. […]

Nous sommes quatre-vingt-six sauvés par le Widgeon et une cinquantaine de soldats en plus sur huit cents. Où sont les autres ?

 

* Henri Laborit médecin chirurgien et neurobiologiste. Il introduit en 1951 l'utilisation des neuroleptiques, révolutionnant la psychiatrie, et celle du GHB en 1960, révolutionnant l'anesthésie. Il est également philosophe  éthologue,

 

Le sauvetage du commandant Toulouse-Lautrec par le quartier maître Habasque

 

Tous à l'eau : embarcations et radeaux. Evacuez le navire !
Sa voix couvre avec peine le tumulte qui monte de l'épave. Il regarde ses matelots qui s'affairent à dégager les chaloupes lorsque avec un mouvement lent de moribond, le Siroco chavire, projetant à la mer tous ceux qui se trouvaient sur son avant. Toulouse-Lautrec n'a pas le temps de réaliser. Il surveillait l'évacuation de son navire lorsqu'il est jeté, tête la première, brutalement, contre une plaque de fer. Assommé, il bascule dans la mer. 
Le quartier-maitre torpilleur Habasque volt tomber son commandant à quelques mètres et nage aussitôt vers lui. Malgre le contact de l'eau, Toulouse-Lautrec n'a toujours pas repris connaissance. Promptement, Habasque l'empoigne par le col de son veston, lui maintient la tête hors de l'eau, puis, soufflant et crachant, il se dirige vers le flotteur d'un fumigène qui dérive près d'eux et hisse jusqu'au ventre l'officier évanoui.

 

Tout autour, les hommes s'appellent pour se regrouper. Ceux qui ont un gilet de sauvetage soutiennent leurs camarades qui n'ont pas eu le temps d'enfiler le leur et qui sont épuisés. Le secours ne tarde pas à  venir. II se presente sous la forme élancée d'un destroyer léger britannique qui filait vers Douvres. Il stoppe à un demi-mille de Habasque pour ramasser les naufragés. Poussant le flotteur sur lequel son commandant git toujours inanime, Habasque nage de toutes ses forces. Mais malgre ses efforts, la distance entre lui et le destroyer, qui chasse sous le vent, augmente. De temps à autre, Habasque s'arrête pour reprendre son souffle et appelle. Ensuite, it reprend sa nage épuisante, toute sa volonté concentrée vers cette masse sombre qui s'éloigne obstinément tel un mirage.

 

Ce n'est qu'en entendant le bruit des machines du destroyer qui poussent leurs régimes, que le quartier-maitre  s'arrête. Avec des larmes dans les yeux, decouragé, il voit alors le bâtiment britannique prendre de la vitesse et disparaître rapidement. — On va crever ! dit-il résigné au visage qui ballotte sur le flotteur et que le mazout a transformé en un masque hideux, sombre et luisant. Par instants, Toulouse-Lautrec gémit faiblement et crache le liquide visqueux qui lui bride les poumons et s'infiltre sous ses paupières. Maintenant ils sont seuls, avec six autres hommes qui se sont rapprochès d'eux, cramponnés à des planches, cernés de débris et de cadavres.  *

Une blessure au ventre tire Toulouse-Lautrec de son évanouissement. Il ouvre les yeux et ce mouvement des paupières si vif et si instantanè suffit à provoquer une douleur fulgurante qui s'irradie dans tout son crâne. Instinctivement, il plaque ses mains contre ses yeux, comme si ce geste pouvait étouffer la souffrance. Bizarrement, le mal s'atténue.

 

Autour de lui, il aperçoit cinq hommes accroupis sur le sol, enroulés dans des couvertures, qui le regardent en  souriant. Retrouvant lentement ses esprits, le commandant du Siroco realise, enfin, que deux poignes robustes le maintiennent assis sur une chaise, sa peau du ventre touchant presque la cuisinière du chalutier. — Eh ! mais vous me brûlez vif ! s'écrie Toulouse-Lautrec en se rejetant en arrière. — Bah ! commandant, répond une voix près de lui, vous trembliez comme une feuille... Fallait bien vous réchauffer. Un homme s'approche et lui fait avaler une gorgée de rhum. — Une autre ! exige Toulouse-Lautrec.

 

En poussant un long soupir de satisfaction, il se regarde et constate qu'il est nu comme un ver. Remarquant son air géné, les autres se mettent à rire. Tandis que l'un d'eux lui raconte leur sauvetage par le chalutier britannique ELDORADO, Habasque, apres avoir farfouillé sur le parquet, vient vers lui et le recouvre avec une couverture. — Je vous dois une fière chandelle, mon vieux ! lui lance Toulouse-Lautrec. C'est enveloppé dans la couverture d'où dépassent ses deux longues jambes nues, que le commandant du Sirocco retrouve le patron de l'ELDORADO sur la passerelle.

 

II faut adresser d'urgence un message à l'Amirauté de Dunkerque pour leur signaler qu'une vedette allemande rôde dans les parages de la bouée R ! -

Sir, do you know how much time has passed ? lui répond l'autre. (Monsieur, savez-vous combien de temps s'est écoulé ?) -

No. 

Sir, four hours ! (Quatre heures, monsieur !)

Sources

Site Dunkerque Epaves

Crédit photo Dunkerque épaves

Données Llyods Ltd
Témoignage Habasque issu de  Jean Noli "Le choix: Souffrance et gloire de la Marine française pendant la Seconde guerre mondiale"

Temoignage Laborit  : http://www.elogedelasuite.net/

 

4e jour de l'opération  DYNAMO

 

Sauvetage du SIROCO par plusieurs navires

  personnes sauvées

Chargé de 750 soldats embarqués sous le feu de l'artillerie allemande, le torpilleur français SIROCO  (C.C. de Toulouse-Lautrec) fait route vers un port britannique. Attaqué à 01 h 15 par les S-Boote S23 (L.V. Christiansen) et S 26 (L.V. Fimmen), à proximité de la bouée Kwinte, il est atteint par deux torpilles et ses collecteurs crevés laissent échapper une haute colonne de vapeur qui matérialise sa présence. Attaqué peu après par un Ju-88, il est frappé par une bombe qui tombe à hauteur du roof supportant la troisième pièce de 130 mm, faisant sauter sa soute attenante. Coupé en deux, il chavire en moins d'une minute. Le patrouilleur britannique WIDGEON, les chalutiers britanniques STELLA DORADO et WOLVES, le CYCLONE  Capitaine de vaisseau Urvoy de Portzamparc et le destroyer polonais BLYSKAWICA recueille 270 rescapés du torpilleur, dont 122 hommes d'équipage. Sur les 930 marins et soldats sortis de Dunkerque avec le SIROCO, 660 ont disparu, tués ou noyés. Cent vingt-deux membres de l'équipage sont recueillis dont le commandant, le C.C. de Toulouse-Lautrec, sauvé grâce au courage du quartier-maître Habasque qui, l'ayant trouvé inanimé, le soutient pendant deux heures.