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L'esprit de famille en Islande

Campagne d’Islande de 1904

La campagne actuelle des pêcheurs d’Islande a déjà été marquée par 2 naufrages et quinze familles de Fort Mardyck et Dunkerque sont actuellement dans la plus mortelle inquiétude. L'une d’entre elle qu'aucune indication ne permet de désigner doit s’attendre à recevoir une fatale dépêche qui tarde bien à venir. Quelle épouvantable loterie!

Se rend-on bien compte de ce que peut être là-bas, le naufrage de l’une de nos goélettes ? Il y a quelque vingt ans. Nous avions à déplorer la perte de  HELENE ADRIENNE survenue dans des circonstances particulièrement tragiques et où trois hommes et un enfant avaient trouvé la mort.

En lisant les détails de ce sinistre, vous pourrez imaginer dans une certaine mesure les heures terribles qu'ont dû vivre ces jours derniers, les équipages de l’AUGUSTA et de la MARTHA.

Pimpante sous ses beaux atours, HELENE ADRIENNE avait quitté le port et la jolie goélette, toutes voiles dehors, par ce léger rayon de soleil de février, ressemblait à une mouette glissant sur l’eau. Par le travers de la petite chapelle, le capitaine avait fait mettre sur le mât et tout l’équipage s’était agenouillé pour la prière. Puis cap sur le large, en route pour les lieux de pêche, l'on avait fait les grillades et le festin agrémenté d'un café au lait de taureau terminé, chacun s’en était allé ranger ses affaires, après s’être amatelloté. Les bordées furent établies et dès le lendemain du départ, tout le monde se mit à préparer les lignes, les hameçons et tout ce qui était nécessaire pour les six mois de campagne.

Le poste de pêche fut désigné à chacun et la traversée s’effectua heureusement, avec la seule préoccupation d’atterrir au bon endroit Les quarts succédaient aux quarts et la veille de chacun s'accompagnait des célèbres Glorias, chers aux pêcheurs d’Islande. Le capitaine qui avait pourtant décidé de ne plus naviguer, avait accepté de faire cette campagne par amitié pour son armateur pour qui il commandait depuis de nombreuses années. Il songeait à sa compagne, dont il s’était séparé cette fois, avec beaucoup plus de peine. Le matin même du départ, ils s'étaient fait photographier. Enfin, voici les iles

En pêche, il y a du poisson, la morue se tient par de gros fonds mais qu’importe, l’on met davantage de ligne et on colle. Personne ne quitte son poste pas même pour manger, les mousses font circuler le potje toujours arrosé de Glorias et malgré les collewautes les mains se coupent à hâler sans répit les lignes de fond.

En cette période les jours sont encore très courts en Islande et le froid très vif.

Cette année, la froidure était beaucoup plus dure et les vents d’est faisaient craindre les glaces.

Après avoir pêché pendant une semaine, le capitaine avait décidé de rallier le sud et l'on naviguait sous la petite toile. La nuit brillante annonçait un froid plus vif et peu à peu la goélette fut entourée de glace.

Bientôt, elle fut bloquée, plus de manœuvre possible.  Le navire était immobilisé et les glaces rapprochant toujours, prenaient la coque comme dans un étau. La pauvre carcasse ne pouvait longtemps résister, ce furent d’abord les bordés, puis les membrures qui fléchirent. Le pont ne tarda pas à se soulever. C'était la fin.

Le capitaine fit mettre l’embarcation le long du bord. II espérait ainsi pouvoir sauver tout ou partie de son équipage en se servant du seul moyen dont il disposait.

Enfin le jour arrive. HELENE ADRIENNE toute disloquée a la cale pleine d'eau : elle s’enfonce, le plat bord est au ras. II n'y a plus un instant à perdre, il faut manœuvrer le canot pour le dégager des glace, et gagner la mer libre, Tout le monde s’y précipite, Hélas l’embarcation est trop petite pour les contenir tous, ils sont 22 et il y a de la place pour seize. Ils sont dix-neuf à se serrer dans   l'embarcation qui va chavirer. Tout au plus, dix-huit peuvent tenter la chance. II y en a un de trop et le sort veut que ce soit l'un des deux mousses qu’il faut abandonner, avec les trois infortunés restés à bord !

Alors, le père du petit, sans un mot embrasse son fils et quittant le canot, rejoint son capitaine. Avant que l’embarcation ne s’écarte pour éviter le tourbillon du navire qui sombre, n’ayant rien d‘autre à sa portée il donne à son gamin  la galette de biscuit qu’il avait emportée avec lui en embarquant dans le canot

« Donne ça à maman, en souvenir de moi »

Il faut s’éloigner ;   avec les avirons, les gaffes, on se fraye un passage. Le canot sort enfin de l’entonnoir. Alors tout le monde regarde.

HELENE ADRIENNE s’engouffre et les quatre sacrifiés, là, s’enfonçant avec elle. Le capitaine d’une pâleur livide se cramponne à la barre comme pour gouverner encore.

On fait force de rame. Une voile apparaît. C’est le salut.

Rapatrié, en arrivant à la maison maternelle, avec le biscuit que son papa lui avait confié le petit mousse aux genoux de sa maman, comme s’il devait se faire pardonner le sacrifice de son père lui promit de remplacer le cher disparu.

Et parmi les ex-voto que la piété du marin rassemble dans la petite chapelle, on put remarquer la pauvre petite galette du brave pêcheur

Le Nord Maritime  du 18 mars 1924