Un Jean Valjean à Dunkerque?

 

 

Au bagne de Brest, depuis quatorze ans, un homme expie dans les fers les peines d’un crime, en donnant au monde l'exemple d’une admirable charité, d’une persistance unique dans le bien pour le seul amour du bien, au prix des privations les plus dures qu’il soit possible de s'imposer dans les conditions de son existence. Frappé par la loi du juste châtiment réservé aux coupables, J-L. Allaire accepte avec résignation le sort du condamné , mais en se promettant de racheter, par une pénitence plus rigoureuse encore, l'énormité de son passé : Il aspire au pardon de Dieu par le repentir, à la paix de l’âme par le bienfait. Cependant, chaque jour il accomplit son pieux dessein, il adoucit le regret amer de sa vie ; dans la religion il puise de douces consolations, et la pensée du bien lui ouvre les jouissances du cœur. Mais, dans sa triste position, comment peut-il soulager l’infortune? En se privant de son petit pécule, de quelques centimes par jour, et en vendant mème une partie de sa nourriture. C'est ainsi que, dans l'espace de quatorze années, il a remis à M. A Le Fourdrey, aumônier de la marine, plus de 600 fr. pour des œuvres de charité.

Citons cet évènement à l'occasion duquel nous connaissons la belle conduite au bagne de cet homme extraordinaire : le 10 octobre dernier, le bateau, le SAINT-JEAN-BAPTISTE, faisant la pêche au poisson frais et appartenant au port de Dunkerque, a été submergé. L’équipage a péri.

J.-L, Allaire apprend que les hommes qui le composent, laissent des veuves et des enfants. Il résout dès lors de venir au secours de la famille la plus malheureuse, pressant l’aumônier de remettre une somme de 20 francs, en faisant parvenir un mandat au maire de cette ville.

La pauvre qui en a été gratifiée a perdu son mari et son fils dans ce sinistre. Elle a 4 enfants en bas âge.

Mais ne croyons pas que J.L Allaire ait un but intéressé, qu’il cherche à recouvrer sa liberté qu’il a constamment refusé. Tous les jours, il refuse l’intercession de personnes influentes, les offres de l’administration elle même pour l’obtention de sa grâce.

Nous avons, dit il, fait le bien pour l’amour du bien, tenu par la foi, c’est à dire de Dieu.  Il le fait avec une rare persévérance, soutenue par la foi et l’espérance du salut ; mais il n’attend rien de la faveur des hommes. L’âme s’est elle relevée si haut après l'erreur, la faute et la chute ?

Depuis cette époque, la belle conduite de Allaire ne s’est pas démentie un instant : le 23 octobre de la même année, le 21 avril et le 22 juillet 1652, le 1er janvier et le 15 juillet 1833, il a fait des envois de pareille somme, toujours par intermédiaire de M. le ministre protestant A. Le Fourdrey; et chaque fois, par les soins de M. le maire, la veuve Charlemain, si malheureusement atteinte dans ses ressources et ses affections, a reçu avec l'effusion d’une vive reconnaissance et les douces larmes de l'attendrissement, des secours qui sont parfois refusés, sous de vains prétextes, par un dur et vil égoïsme régnant au sein de l’opulence même. Quelle leçon que la bienfaisance d' Allaire ! il a fait parvenir, vendredi dernier, une nouvelle somme de 20 fr., qui a eu tout de suite une destination conforme à son désir, en aidant à soulager la plus grande infortune qu'aient causée des sinistres maritimes. Par malheur, la veuve Charlemain n’est pas la seule à plaindre ; d'autres douleurs et d'autres misères égalent, si elles ne surpassent les siennes : le naufrage de deux bateaux de pêche, dont nous avons rendu compte tout récemment, ne prouve que trop cette vérité. Nous avons été touchés du regret qu’éprouve Allaire d'avoir dû retarder son dernier envoi, parce qu’il ne lui est plus permis de faire tourner au profit de la charité, le prix de sa ration de vin qu’il doit prendre ou abandonner maintenant.

Combien est digne d’un autre sort un forçat qui fait une abnégation si exemplaire de lui-même et exprime un si noble sentiment. D'ailleurs, le crime qui a conduit Allaire aux travaux forcés, n’est pas de ceux qui accusent un caractère odieux, une profonde dépravation du cœur ; le motif de sa condamnation a été l’émission de fausse monnaie.

Nous avons eu connaissance de ce fait depuis la publication de notre article du 12 avril 1851, et nous avons su aussi que, protestant de son innocence, il ne veut pas accepter la grâce due au coupable ; il se soumet sans murmurer, a-t-il dit, à cette rude épreuve et s'attache à faire tout le bien possible dans sa pénible situation. Dieu seul et lui ont le secret, sans doute ; mais il faut respecter les arrêts de la justice humaine.

 

Source : D‘après le numéro du journal le Commerce de Dunkerque, du 12 avril 1851 repris dans l’Autorité