21 janvier 1855

Sauvetage du CAROLINA

4 personnes sauvées

 

En mer du nord

Le 21 janvier, vers quatre heures du matin, étant à louvoyer entre Dungeness et Soutbforeland, par un grand vent de nord-nord-est, ayant le cap à l’est, n'y voyant pas par la nuit obscure et la neige qui tombait par grains, mon navire muni de son fanal allumé et pendu sous le beaupré, et de plus un fanal sur le pont, tout l’équipage était sur le pont afin de veiller aux nombreux navires qui, comme nous, louvoyaient quand nous vîmes tout à coup un navire presque sous notre beaupré. Nous entendîmes presque au même instant des cris partant du navire. Aussitôt le timonier poussa la barre à bâbord, et nous amenâmes le pic de la grande voile afin de faire arriver le navire ; mais tous ces efforts furent inutiles. Nous étions à, trop peu de distance pour éviter l'abordage : le choc fut terrible, mon beaupré était engagé dans les haubans de misaine de l'autre navire ; je fis brasser carré et fis tous mes efforts pour me dégager.

Pendant ce temps, trois hommes et la femme du capitaine montèrent à bord de mon navire. Le capitaine tomba à la mer, et fut entendu criant au secours ; mais la grande obscurité de la nuit, aggravée par la neige qui tombait en abondance, rendait toute tentative de sauvetage impossible. Dégagés du navire, nous le perdîmes de vue et nous ne savons ce qu'il est devenu.

Je m'assurai des avaries éprouvées dans l‘abordage. Notre bout-dehors de beaupré était à la traîne le long du bord avec tout le gréement et les voiles du beaupré.

La grande vergue était cassée.

Je fis repêcher tous nos agrès afin d'éviter que les débris ne me fissent d'autres dégâts. Je fis sonder les pompes, elles ne rendaient que l’eau habituelle ; je dus virer de bord afin de m'assurer que le côté de mon navire qui longeait celle du navire abordé, et qui, par conséquent, aurait eu à souffrir des chocs occasionnés par le roulis, ne faisait pas d'eau. Au bout d'un quart d'heure, je fis pomper mais je ne trouvai heureusement encore que l'eau habituelle.

Cet abordage a été occasionné par l’autre navire qui, courant vent arrière, faisait route sans avoir aucune lumière à bord. Je fis donner aux quatre personnes recueillies les soins que réclamait leur position. Elles m'apprirent que leur navire se nommait CAROLINA de Delfrijt Hollande, capitaine Jean Rek allant de Hambourg à Rouen, chargé de zinc et de crin, ayant quatre hommes d’équipage , plus la femme du capitaine. Je fis réparer mes avaries le mieux possible , et continuai de louvoyer pour atteindre Dunkerque, où je suis arrivé le 25 courant, à six heures du matin

Capitaine Demestre, commandant l’EMMA de Messine à Dunkerque

Le moniteur du 31 janvier 1855