14 mars 1847

-Sauvetage de la FAVORITE-

17 personnes sauvées

 

Patron

Pierre Delugny

Armement

Pierre Lavie, Auguste Hivin

 

Dunkerque

Vers 2 heures de l’après-midi, les rues étaient pleines de monde où arrivaient à peine à se frayer un passage les quêteurs et quêteuses du Bureau de Bienfaisance. Il y avait trois musiques qui circulaient, les masques intriguaient, les figuemens par centaines lançaient leurs boutons de culotte sur le nez des bourgeois placides qu'ils côtoyaient, le Reuze avec son cortège était d’un autre côté où il y avait autant d’entrain et de gaieté quand, tout à coup, on entendit un coup de canon, puis un second, au loin, vers la mer.

Il y eut dans la foule comme un grand remous et un vaste silence ; un homme habillé en pêcheuse de crevettes qui, monté sur une voiture près de la porte-Saint Eloi jetait des crevettes sur les passants, s’arrêta soudain et mit à hurler :

— C'est un navire en détresse !!!

Et il dégringola en bas puis se mit à courir à travers la cohue vers le port. Un froid fut jeté sur la foule ; de masques se débandèrent et s’enfuirent du même côté ; bientôt ce fut une vraie procession qui s'en allait rue du quai tandis que Reuze papa continuait son itinéraire et que les musiques s’éloignaient dans l’indifférence soudaine.

Un navire en perdition

Aux yeux de ces gens élevés, nourris par le culte des choses de la mer apparaissait le drame qu'avait révélé le canon de détresse, des malheureux, des concitoyens peut-être allaient mourir devant le port.

Et soudain, pour beaucoup, le carnaval et la Mi-Carême disparurent : l'image du navire en feu ou culant bas surgissait devant eux par dessus les farandoles et les carillons de la tour : toute la foule vibrait.

C’était vrai, le vent avait monté dès onze heures, du nord ouest en plein. La crinoline à Rouillé, en haut du Leughenaer disait une grosse mer. Les eaux du port dansaient, les cordages sifflaient, la tempête grandissait sans cesse au large où moutonnaient les vagues blanches. Sur le quai de la visite, une foule de gens s’agitaient ; on sortait le canot de sauvetage : Le père Delugny patron de la barque N° 1 était accouru en batche rouge, ayant eu juste le temps d'enfiler ses bottes de mer et il dirigeait les opérations de mise à l'eau. Quarante gaillards y travaillaient, en vitesse et la plupart étant accourus directement du cortège n'avaient guère pensé à changer de costume : c’était un gros gaillard en chemise bariolée de moutarde, le fils du Galoper, c'était Cysse Prost en robe de chambre de sa femme avec un corset par dessus : c’était Hivin en mameluk avec son masque derrière sa tête, c’était Lavie en petite vieille avec ses longues culottes dépassant jusqu'aux genoux de la jupe qu'il portait par dessus et qu’il avait remontée pour mieux travailler etc. etc.

Bref, il y avait là tout l’équipage du N° 1 et du N° 2 prêt à partir...

Autour d'eux, une foule de masques regardaient, participant au drame de tout leur cœur ; on n'entendait plus autre chose que les cris des sauveteurs organisant la sortie et que les sifflements du vent dans les cordages des alentours ; par moment, sur des bouffées de brise accouraient quelques notes lointaines des musiques et du carillon…

 

Et bientôt, devant la foule haletante, le canot mené par douze masques offrant le plus bizarre et plus fantastique assemblage sautait sur les lames et disparaissait vers le chenal. Au large, entre les bouées 9 et 11 poussé par les vagues furieuses, un brick goélette démâté s’était jeté sur le Breed-Banks ; la FAVORITE arrivant d'Angleterre avec un plein chargement et dix-sept hommes d’équipage y trouvait là un tombeau : au sommet du mât resté debout, brûlait une botte d’étoupe signal de la mort proche si l'on ne venait au secours et le canon du sémaphore par un troisième et dernier coup leur envoyait le salut de la terre quand le canot monté par ces loups de mer courageux doublait la jetée ouest. Une large voie d'eau s'était déclarée à bord du brick ; sa mâture arrachée le faisait pencher sur bâbord terriblement et il était  environné par des vagues énormes et des paquets de mer, les sursauts convulsifs des dernières minutes...

Après deux heures d'efforts surhumains, les sauveteurs parvenaient à recueillir les dernières victimes sur leur canot de remorque ; tout l’équipage sanglant, épuisé, était sauvé !

Les masques reprirent, trempés et grelottants comme les naufragés eux-mêmes, le chemin du port et il fallut une heure pleine pour remonter les courants furieux et sortir enfin sains et saufs de la tourmente.

C’était bientôt fini ; le chenal leur offrit l'accalmie nécessaire et alors, le père Delugny ôtant son béret dit à ses hommes:

J'sais pas ce que vous déciderez mais on a passé un sacré coup de chien et je pensais bien qu'on allait y rester ! Alors j'ai promis à la Vierge qu'on irait tous ensemble à la chapelle sitôt débarqués pour offrir une chandelle, la plus grosse, en actions de grâces, si on revenait — Ça va-t-il les fieux ?

Tout l’équipage du canot n'eut qu'une voix :

Ça va, Patron !!

Et vers 5 heures de l’après-midi, on vit quai du Leughenaer et rue Carnot cet étrange spectacle dont une chronique de famille a conservé le souvenir : l’équipage du brick goélette se rendant à la Petite Chapelle, en reconnaissance du salut qu'il avait lui aussi sollicité de la Vierge car il était surtout composé de gens du pays ; mais, suivant derrière, boueux, en loques rouges, jaunes, bleues, onze carnavaleux oubliant leur accoutrement, recueillis et précédés du patron, le béret à la main, présentaient un tableau extraordinaire : les oripeaux du cortège toujours sur le dos, ils s’avançaient silencieux, habillés en petite vieille, en mameluk, en pierlala, en bossu et dans cet accoutrement ils allumèrent leur cierge et firent une courte prière... Et ce n'est qu'en sortant du sanctuaire quand la paix du cœur leur revint avec la détente après l'horrible frôlement de la mort qu’ils songèrent à se débarrasser de leurs loques et qu'ils eurent quelque effarement en se rendant compte de leur costume.....

Ils l'avaient totalement oublié. Mais la bonne Vierge ne leur en aura pas voulu aux vaillants carnavaleux qui la remerciaient : le salut des vies humaines qu'ils venaient d'assurer lavait bien fort cette peccadille...

Source :

Texte signé Jan des DUNES - Nord maritime du 12 mars 1923