17 décembre 1948

Sauvetage du RAPHAEL

4 personnes péries en mer – 14 orphelins

 

 

 

 

 

Gravelines

La mer a été une fois de plus un tombeau. Déchaînée , hurlante, précipitant ses flots rageurs sur un frêle esquif, elle a eu finalement raison du courage surhumain de ceux qui luttaient quotidiennement contre elle. 

Le drame a été effroyable. Il s'est déroulé dans la matinée de vendredi, à quelques encablures de Fort-Mardyck, près de Dunkerque. Six hommes, six rudes marins qui revenaient d'une dure campagne de pêche au large des côtes belges et qui n'en avaient plus que pour quelques heures avant de serrer contre leur poitrine leur femme et leurs enfants, six hommes, après un combat inégal, ont succombé. Devant de telles catastrophes, le cœur se serre. Quatorze orphelins pleurent aujourd'hui un papa adoré qu'ils ne reverront plus. 

Il était 7 h. 15 environ. Le RAPHAEL, un chalutier moyen de quinze mètres de long, équipé avec un moteur de 100 HP, de l'armement Agez et Melret, tenait la mer depuis plusieurs jours. Après avoir péché deux tonnes de harengs, il avait pris le chemin du retour dans un début de tempête qui ne présageait rien de bon.
A hauteur de Fort-Mardyck, le calme régnait à bord où les hommes de l’équipage sommeillaient ou s'activaient doucement en ce gris matin d'hiver. Brusquement, un choc fit frémir le petit bâtiment : il venait de talonner sur un banc de sable en passant trop au sud de la direction normale. Aussitôt, le bateau qui, sous le choc, s'était tourné cap au sud, subit les assauts de vagues violentes qui ne firent par la suite qu'augmenter leur déchaînement . Rapidement une voie d'eau se déclara et les flots envahirent la cale.
A ce moment, s'apercevant du terrible danger qui se précisait chaque seconde, un matelot, M. Joseph Agez qui tenait la barre au moment du choc, décida de se jeter l'eau, le corps entouré d'un filin, pour organiser un système de va-et-vient entre le chalutier et la côte.

Après de longs efforts et une nage épuisante de huit à neuf cents mètres, le marin sentit la terre ferme sous ses pieds, mais bien loin de la plage elle-même. il voulut cependant dénouer la corde, mais une vague furieuse le plaqua sous l'eau ; épuisé, l'homme s'évanouit et disparut dans la mer. On se demande comment, par quel sursaut d'énergie, cet homme a vaincu les vagues déchaînées.

 

L’attente

 A bord, le capitaine Alfred Fournier, le mécanicien Emile Agez et leurs camarades Julien Lemaire, Eugène et Auguste Fournier et le mousse Jean Agez, qui suivaient les efforts de leur ami, crurent que son dévouement lui avait couté la vie. Ils décidèrent, l'eau montant toujours avec la marée, de chercher refuge dans la mature. 

Dire ce qui se passe durant des heures à bord de ce bateau, continuellement en butte aux fureurs de la tempête est impossible. Mais, de la plage de Fort-Mardyck, des témoins ont vécu la tragédie de ces hommes à qui la côte n'apparaissait plus qu’à travers les embruns et l'écume glacée qui leur fouettaient le visage sans relâche. 

M. Calcoene, fermier, fut averti vers 9 h., par un coup de téléphone du port de Gravelines qu’un bateau en détresse devait  être échoué derrière chez lui. Se rendant aussitôt sur la plage, il suivit les épisodes du drame, le cœur serré, mais cloué au sol par l’impossibilité de tenter le moindre secours. 
 Entre les remous, nous explique-t-il, j’entrevoyais la silhouette trouble du bateau. La pluie tombait sans arrêt et certaines vagues semblaient atteindre des dizaines de mètres de hauteur.

A un moment, cinq silhouettes grimpèrent lentement, péniblement, le long du mat principal. Tendus vers la plage de tous leurs muscles, les hommes faisaient des gestes désespérés agitant ce qu’ils pouvaient en se maintenant dans leur position dangereuse.
Brusquement, derrière l'écran d'une vague, deux hommes disparurent. Ils n'étaient plus que trois accrochés aux filins et cordages quand  je pus revoir le bateau. Peu après, deux autres hommes lâchèrent prise et tombèrent comme une masse dans les vagues qui les emportèrent.

Nous ne pouvions rien faire, rien tenter ; c'était terrible.

L'homme isolé sur l'épave plongea aussitôt pour tenter de ramener au moins un de ses camarades.  Mais, peu après nous le vîmes reprendre sa pénible ascension du mât, le dernier refuge bien fragile, hélas, puisque toujours giflé par les vagues.

C'est vers 11 h. 30 que le remorqueur dunkerquois le ANDLESCH MAAS, qui avait déjà fait une tentative dans la matinée, mais n'avait pu approcher de l’épave, étant donné l'état de la mer réapparut à l'horizon. Il avait fallu qu'une demi-heure au capitaine Martel pour venir de Dunkerque au secours du chalutier. Le remorqueur réussit à approcher d'assez près et les marins aperçurent nettement, à cheval sur un point du mât transversal, un homme assez âgé qu’on sut être le patron. M Alfred Fournier, vêtu d'un ciré et de bottes jaunes. Une ligne lui fut lancée. Le marin la saisit mais eut beaucoup de mal à la détacher du hauban où le vent l'avait enroulée. Agrippant alors la bouée, il tenta d'y passer une jambe, mais l’effort était trop grand et, sous les yeux horrifies des sauveteurs, dans un geste de tragique désespoir, le patron du RAPHAEL coulait à pic. Il était impossible de plonger dans le remous, et le remorqueur dut reprendre sans rescapé le chemin du port.

A la ferme Calcoene, Joseph Agez a repris peu à peu ses esprits. Après qu'on l'eut chaudement frictionné, on lui fit glisser entre les dents du café et un peu d'alcool. Dans la paille l'homme ouvrit les yeux.  Vers 10 heures, il racontait lui-même la première partie de ce drame.

 

Manque de moyen

Les pêcheurs regrettent amèrement l'absence d’un canot de sauvetage et la faiblesse du balisage;

Il est à noter que Gravelines possède un canot de sauvetage, malheureusement en réparation. Dunkerque n’en a pas. 

Le drame de la mer dont six marins de Grand-Fort-Philippe ont été victimes, vendredi, marque d’une empreinte pénible toute l'activité du petit port. Le nouvel équipage n'avait été formé que depuis trois mois. Partout, on ne parle que des disparus, des derniers instants passés avec leurs amis, les marins de l'endroit se creusent la cervelle pour comprendre l’accident. Tous connaissaient la valeur du danger que présentait ce banc de sable appelé « Banc de Mardyck » 

Il y a quelques jours cependant, un chalutier gravelinois le heurtait, mais avec la marée réussissait à se dégager ; on déplorait surtout le faible balisage de cette portion de la côte . Aucune bouée lumineuse ne signale l'obstacle ; seuls des ballons blancs, noirs ou verts indiquent au ras de l’eau un banc ou une épave. Mais comme nous disait hier soir un habitué de la pêche :

Il faut être dessus pour les apercevoir. 

Le manque de canot de sauvetage soulève bien des protestations. A la mairie de Grand-Fort, on proteste vigoureusement contre le fait qu'on ait conduit le canot, au port du Havre en pleine saison dangereuse, alors qu'il était possible de le réparer au cours du dernier été. A l’endroit où s'est échoué le RAPHAEL, il était possible d'en sauver l’équipage. Un ancien marin qui, durant l’occupation, opéra sur le même banc le sauvetage de plusieurs pêcheurs par un temps aussi mauvais que celui de   vendredi dernier nous a démontré avec logique qu'un canot aurait pu arracher les malheureux à une mort cruelle. Mais il n'y avait pas de canot de sauvetage. 

Recueillement

Samedi matin, quelques parents et amis des disparus décidèrent d’aller explorer la plage de Fort- Mardyck dans l’espoir de retrouver les corps des malheureux, Ils se rendirent dans les parages de l’accident et à peu de distance les uns des autres, découvrirent les cadavres de trois hommes, le patron Alfred Fournier, Auguste Fournier et Emile Agez. 

A environ 1.500 mètres plus loin vers le sémaphore, ils découvrirent ensuite le corps du mousse, le petit Jean Agez, La mairie de Grand-Fort-Philippe fut aussitôt alertée et l'ambulance de Saint-Pol-sur-Mer, mandée d'urgence, L'épave au chalutier lui-même a été rejetée, des morceaux de coque arrachés se confondent dans un amoncellement dramatique avec d'autres débris.

Les corps de quatre victimes du naufrage du RAPHAEL ont été rejetés à la côte. De toutes les rues, des femmes, les yeux rougis, et des marins, l’air grave, se précipitent. 

Vers midi trente, l'ambulance de Saint-Pol-sur-Mer amena à la mairie de Grand-Fort-Philippe les quatre corps retrouvés le matin. M. Bodot, maire, attend, entouré de MM. Denvers, Conseiller de la République, maire de Gravelines, Jouve,  maire de Saint-Pol, Ie Bellegol chef du sous-quartier de la Marine à Grand-Fort, etc. 

Quand s’ouvre la porte-arrière du véhicule et qu'apparaissent les silhouettes sans vie des malheureux, des sanglots montent et la foule émue se découvre devant l’une des civières.  

 

Dans les familles 

Le capitaine du RAPHAEL Alfred Fournier, conseiller municipal de Grand-Fort-Philippe était marié et père de six enfants
Eugène Fournier était père de quatre enfants

Emile Fournier également père de quatre enfants.  

Le mousse Jean Agez appartenait à une famille nombreuse.

Dans une cité de baraquements sillonnée de sentiers boueux au possible, un petit logement extrêmement simple, pauvre même, cache la douleur indescriptible d'une vieille maman. Une lampe à pétrole suinte doucement dans la pièce froide. Près d'un poêle, qui ne rend guère de chaleur, Mme Fournier gémit doucement. Depuis vingt-quatre heures, elle n'a plus de fils : Auguste, 27 ans, qui vivait avec elle et comblait la solitude de ses vieux fours et Eugène, 45 ans, ont disparu avec les dernières charpentes du RAPHAEL . De temps en temps., la pauvre femme, qui raconte toutes les souffrances de sa vie, des sanglots étranglés dans la gorge, se dresse, refusant d'admettre ce destin trop cruel. Deux faibles mains aussi parcheminées que le visage trop fin implorent la Vierge posée sur la cheminée :

Toujours souffrir... toujours souffrir... ah., ma Bonne Mère, pourquoi, pourquoi ? 

Notons que le mari de Mme Fournier est décédé il y a vingt et un ans, après huit ans de souffrances à la suite d'un accident à bord de son chalutier. La pauvre vieille se trouve donc aujourd'hui complètement seule dans son petit logis. 

Emile Agez vivait chez ses beaux-parents. Ayant perdu deux enfants, il avait adopté une jeune orpheline. Dans la triste pièce centrale de la maison où il habitait, la blonde fillette pleure en servant dans ses bras un chiot qui ne bronche pas. Autour du feu, les beaux-parents réagissent à peine. Ici aussi le malheur s'acharne. Le père de Mme Agez, un vieux marin, lui-aussi, a eu une jambe coupée. Une mauvaise circulation du sang lui enlève toute réaction, l'obligeant à subir dans un fauteuil les souvenirs cruels d'un temps heureux. Sa femme a un genou en mauvais état et l'opération ne lui a pas permis de retrouver toute sa vitalité

Mme Agez, mutilée de la dernière guerre, vient d'être avertie que le corps de son mari a été retrouvé. Elle a couru aussitôt à la mairie, tandis que sur une fragile table et sur le mur jauni, les cierges encadrent un Christ sous lequel ont été accrochées, par émouvante attention, les médailles de sauvetage du disparu. Nous stoppons là ces visites au sein de la douleur la plus humaine qui soit.  

Solidarité pour les des victimes 

Signalons que M. Denvers, Conseiller de la République, maire de Gravelines, s'est rendu à la Préfecture du Nord et a obtenu un premier secours de 50.000 fr. pour les familles des victimes. D'autre part, le secrétaire du Syndicat des marins C.G.T.-FO fait appel à la générosité de tous et offre lui-même une somme de 500 francs à la souscription. Le Syndicat transmettra les dons. On peut voir dans les vitrines de nos bureaux, place de la Gare, Dunkerque, d’impressionnantes photos de l'épave du RAPHAEL montrant à quel point la mer a eu raison du petit bâtiment, et des corps gisants sur le sable de la plage de Fort-Mardyck, Le Syndicat des marins et pêcheurs réunis C.G.T. de Dunkerque ouvre une souscription en faveur des orphelins du RAPHAEL. La population dunkerquoise est invitée à verser son obole à la Bourse place Vauban de 9 h à 12h et de 14h à 18h


 

 

Patron du remorqueur

Martel

Equipage du remorqueur

Durée de la sortie

 

Alfred Fournier

Alfred Fournier saluant avant de prendre la mer

Source 

Presse locale

Archives photographiques Famille Fournier - Eric Lisa