30 novembre 1919 

Sauvetage du WHEATBERRY -

Sauvetage individuel 2 personnes

Jules Leroy

Armement anglais du Remorqueur H.S.33

 

Dunkerque

Une heure du matin "Monsieur Leroy, à piloter" chuchote le matelot de quart au pilote Jules Leroy chaudement lové dans sa couchette à bord du bateau-pilote de Dunkerque au mouillage devant Gravelines.

Réveil d'automate, le pilote s'habille sans faire de bruit pour ne pas éveiller les autres qui somnolent ou rêvent dans l’étroite chambre du FRANCE , ancien navire-hôpital de la Société des Hôpitaux d'Islande, vapeur de dix ans, trente mètres de long, dernière acquisition des pilotes de Dunkerque pour leur service du large. 
Jules Leroy monte lentement à la passerelle.

- Bonjour Monsieur, voulez-vous du café ?

- Non, merci, qu'est ce que je pilote ?

Un charbonnier english, le WHITBERRI. Leroy sourit dans ses moustaches qu'il porte soigneusement déployées en accents comme c'est la mode, il a compris qu'il s'agit du WHEATBERRY de Newcastle, un habitué.

Décidément se dit-il, le sous-patron est plus doué en flamand qu'en anglais.

II fait nuit noire, un peu frisquet, on voit bien le bateau-feu Dyck dans le nord et et les feux du vapeur qui approche sont clairs. Jules Leroy a quarante-trois ans ; cela fait plus de treize ans qu'il est au Pilotage de Dunkerque, mais il n’est pilote que depuis le 14 août 1912, nommé en même temps que Julien Thooris et Gustave Willaert, il a accompli six ans comme aspirant-pilote.

Le capitaine A. Eartwood accueille son pilote avec la sympathie toute particulière des marins anglais :

-Welcome Mister Pilot, tea or coffee ?

- Tea Captain, thank you ; full ahead, heading eight five. (En avant toute Cap au 8-5)

ajoute Leroy à l'adresse du timonier et le petit charbonnier engaine le chenal, balise parallèle à la côte légèrement embrumée tribord. Vers trois heures du matin, il arrive sur la rade, l'allure est réduite dans l’attente des signaux d'autorisation d’entrée.

Chargé à bloc, le navire court sur son erre dans le nord-ouest de la rade. Voici qu'un autre navire apparaît sur tribord. Mais sortant du port, il a débarqué son pilote aux jetées et se lance, route au nord.

Mais que fait-il ?

Leroy cherche à deviner les intentions de ce navire sortant, va-t-il dans l'ouest, ou dans l’est, ou compte-t-il prendre la passe des charbonniers ? Il commence à s’inquiéter, la trajectoire de l'autre est hésitante, tantôt il présente son feu vert, tantôt son feu rouge.

-Mais qu'est-ce qu’il fout ? grommelle Leroy.

Eartwood l'interroge :

-What she does Pilot ?

- I don't know Captain.

Et soudain la masse mobile est là à quelques dizaines de mètres, Leroy et Eartwood en sont médusés, pétrifies !

-Full astern ! (Arrière toute)

Épouvantable fracas, l'HADRIX vient d'aborder le WHEATBERRY qui se couche sous la violence du choc puis se redresse comme un bouchon. Des hurlements fusent de partout. L'HADRIX, charbonnier de Hull se dégage en marche arrière puis disparaît dans la nuit, méprisant les règles sacrées d'assistance mutuelle !

Le heurt a été d’une extrême violence. Sur la passerelle, on devine malgré la nuit, que la coque est fortement endommagée ; elle a même sacrement cédé car le WHEATBERRY prend déjà de la gîte, l'eau doit s'engouffrer dans une brèche énorme, le bateau s'enfonce tout de suite par l'avant. Les hommes d’équipage requis pour la manœuvre d’entrée accourent aux ordres.

Leroy leur fait comprendre de mettre tout de suite une embarcation à la mer. Eartwood a disparu un moment de la passerelle à la surprise du pilote qui réalise vite pourquoi : le capitaine a à bord comme passagers sa femme et son fils âgé de deux ans, il est allé leur dire de monter en vitesse sur le pont. Il y a d'ailleurs une autre femme sur le pont, en robe de chambre, c'est l’épouse du maître d'hôtel.

Quatre minutes après l'abordage, Leroy sent que le navire talonne sur le Braek, l'eau entre de partout, le compartiment machine d'où sourdent des explosions et des jets de vapeur est abandonné. Plusieurs marins se sont jetés à l'eau et hurlent de peur dans la nuit fraîche, les deux femmes à leur tour, l'une tenant son fils, cèdent à la panique et sautent.

Enfin, l'embarcation libérée de son bossoir touche l'eau, ses marins se dirigent aussitôt vers ceux qui se débattent en criant dans l'eau glacée.

Depuis la passerelle, Leroy essaie de les guider, finalement il se jette à l'eau et nage vers l'unique embarcation à laquelle plusieurs hommes s'accrochent. Du navire n’émergent plus que la haute cheminée, la passerelle et la mâture, il se couche tout à coup sur le côté.

Des cris stridents s’échappent des gorges des naufragés : dans sa chute, le mât vient écraser la baleinière qui tentait désespérément de s’éloigner ! Les survivants rejetés à la mer, s'accrochent à tout ce qu'ils trouvent et qui flotte encore.

Jules Leroy, bon nageur, parvient à saisir l’épouse du capitaine, inerte, qui se laisse couler, et lui maintient la tête hors de l'eau, elle réagit à peine.

Quelques instants plus tard, tout près de lui, un homme murmure, accroché à un morceau d'embarcation : Help, help, oh my God !

Maintenant toujours Madame Eartwood, Leroy le rejoint et parvient à le réconforter, l'encourager en lui parlant, le suppliant de ne pas lâcher l'espar qui est toute leur chance de survie !

Ils resteront ainsi jusqu’à sept heures du matin, au lever du jour, le remorqueur H.S.33 de Douvres les ayant repérés, épuisés, désespérés. 
Arrivé au quai Felix Faure, Leroy veillera personnellement à ce que les rescapés, tous en état de choc, soient hospitalisés puis se fera ramener chez lui, rue Emmery.

Deux marins et un petit garçon de deux ans nommé James disparurent dans ce tragique épisode. Jules Leroy avait fait preuve d'un parfait sang-froid dans toute cette noble aventure, sauvant la vie à deux personnes.

Selon le journal le Radical du 2 décembre 1919 les victimes seraient une fillette, le pilote belge et un marin anglais

Source

les sauveteurs du Leughenaer


 

Le France