21 août 1907

*Naufrage et sauvetage de l'ABEILLE*

2 personnes sauvées, 12 victimes

 

 

 

                                                                                                                                                               

 

 

 

 

 

 


 

 

Au large Hambourg


Les Survivants de l'équipage du remorqueur Abeille , sont rentrés samedi soir à dix heures 40 à Dunkerque. Ils étaient attendus en gare par des parents et des amis. Les deux rescapés, les mécaniciens Smett et Guernaff, déclarent qu'ils ont eu mauvais temps en partant. Le remorqueur marchait à demi-vitesse, mais tout allait bien. Mercredi soir, ils étaient descendus à la chambre pour manger, après quoi ils firent un somme. Le maître d'équipage Duchatel était de quart, quand tout à coup, on entendit le cri de « Sauve qui peut».. Le capitaine grimpa sur le pont suivi de Smett, Ce dernier déclare qu'il reçut un coup de mer, puis fut engagé sous la varlope. Il retira ses galoches et sauta à la mer.

Deux minutes plus tard, le remorqueur coulait.

Guernaff fut assez heureux pour se maintenir sur le dos d'une embarcation. Smett nagea pendant près d'une heure avant d'être recueilli par un vapeur. D'après les deux survivants l'abordage s'était produit à tribord.

Un télégramme, qui est arrivé lundi soir à Dunkerque et qui émane du consul de France à Londres, a causé une vive émotion. Ce télégramme, qui est adressé à la Société dunkerquoise de remorquage, est ainsi conçu :

 

« Remorqueur ABEILLE coulé près de Hambourg par le vapeur allemand MINERVA, de Hambourg, 12 hommes noyés, Smett et Guernaff sauvés.

» Signé : Consul de France. »

Le remorqueur ABEILLE avait quitté Dunkerque mardi à midi, pour se rendre à Oscarsnamm, en Suède, où il devait prendre un vieux vapeur, le LIVOMO , acheté par M. Merveille, de Dunkerque, pour la démolition

 
Témoignage du mécanicien Smett

 

En partant de Dunkerque, dit-il, le capitaine Agneray forma les quarts de la façon suivante : Le maître au cabotage Neuquelman, second du navire, avec le matelot Hoquet ; le maître au cabotage Talleux avec le matelot Marran, et le maître d'équipage Duchatel avec le marin Baes.

C'étaient ces deux derniers qui étaient de quart quand l'abordage s'est produit. Duchatel était à la barre et Baes homme de veille.

L'ABEILLE par suite du temps, ne marchait dans l'après-midi de mercredi qu'à deux vitesses, le vent étant de la partie N.N.O. A quatre heures de l'après-midi, I'ABEILLE doubla le Texel et, à 9 heures, le balancier Terschelling.

Nous faisions route sur le balancier Riffegrund que le capitaine comptait doubler vers minuit.

— Nous allons manger un morceau, déclara le capitaine Agneray ; puis nous mettrons en avant, nous irons ensuite prendre un peu de repos.

Après avoir mangé, nous remontâmes sur le pont. Tout allait bien, la route se continuait de la façon la plus normale et le remorqueur se comportait bien. Après une tournée dans les machines où le chauffeur Marquet était de quart, je me rendis dans la chambre et m'allongeai sur ma couchette.

Un peu plus tard la voix de Baës hurla « Sauve qui peut »

Je suivis le capitaine qui escaladait l'escalier. En arrivant en haut, j'ai vu un vapeur qui arrivait sur nous par tribord. Un choc se produisit. L'étrave du navire entra d'un mètre dans l'ABEILLE par le travers du capot de la chambre.

Le bateau coula, nous entraînant dans les flots. J'étais engagé sous la varlope ; Je parvins à me dégager et à retirer mes galoches. Je nageai vigoureusement.

Tout le monde était sur le pont, mais je n'ai pas vu ce que faisaient les autres. Guenaff m'a  dit après qu’ils s'étaient tous accrochés dans les haubans de la cheminée. Quant à lui, il s'accrocha après la chaîne de l'ancre, mais il la lâcha quand le remorqueur coula, et il rencontra peu après, par hasard, l'embarcation qui flottait la quille en l'air.

Je suis fort heureusement un très bon nageur, et, pendant une demi-heure je nageai vigoureusement. Cependant, je n'avais plus aucun espoir, car le vapeur semblait s'éloigner au large.

Je  rencontrai alors des rances (pièces de bois en forme d'échelle ou de claire voie sur lesquelles on dépose les marchandises sur les quais). Je m'accrochai par en-dessous mais les vagues me passèrent sur la tête et j'étais à bout de forces lorsque je fus rencontré par le canot du vapeur abordeur.

Le commandant de la baleinière était le second du bord et il parlait français. J'avais vu passer Guenafff sur le dos du canot du bord car il faisait clair de lune, aussi je dis à mes sauveteurs :

"Par pitié, cherchez par là , il y en a encore un de vivant !!! "

Quelques minutes plus tard, Guenaff était recueilli à son tour.

J'étais à bout de forces, presque sans connaissance. Avec un dévouement admirable, les Allemands me soignèrent. Le capitaine pleurait  à chaudes larmes et pendant tout le reste de la traversée, le malheureux ne cessa de pleurer.

Il vira de bord à plusieurs reprises et, pendant plus de 4 heures, explora les lieux du sinistre espérant trouver des survivants.

A Londres, nous fûmes reçus par le consul qui nous rapatria .

Rapport officiel

Je soussigné, Gaston Smette, du remorqueur ABEILLE déclare que le remorqueur a été coulé par le vapeur allemand MINERVA qui l'a abordé le 21 courant, entre Terschelling et le bateau feu Riffigmd, vers onze heures du soir, par le travers du capot de la chambre à tribord. Le remorqueur a coulé immédiatement, entraînant tout l'équipage.

Je réussis à nager et à saisir deux rances sur lesquelles je pus me soutenir pendant une heure, jusqu'au moment où un canot du steamer abordeur vint me recueillir, ainsi que Guenaff, qui se trouvait à quelque distance, accroché à l'embarcation.

Tout l'équipage avait disparu et, malgré les recherches que le canot abordeur put faire, on ne découvrit aucun des douze hommes qui ont dû se noyer aussitôt après la collision. Guenaff et moi, nous fûmes débarqués à Londres d'où le consul de France nous rapatria à Dunkerque.

» J'ajoute que je suis le mécanicien du remorqueur ABEILLE depuis le 20 juillet 1898 et que ce remorqueur était en parfait état de navigabilité, que la machine fonctionnait bien, et qu'il était muni de ses agrès apparaux tant cornets de sauvetage au nombre d'une vingtaine, que tout était en très bon état et que le canot pouvait aisément contenir tout le personnel. Malheureusement, il ne put être utilisé en raison de la rapidité avec laquelle le remorqueur coula.

Je me suis toujours plu à bord de ce remorqueur où, du reste, je suis resté neuf années consécutives. Au moment de la collision, le maître Duchatel était à la barre.

Signé : Smett.

 

L'équipage se composait de 14 hommes. Voici la liste des victimes de ce sinistre :

 

Capitaine, J.-B. Agnieray,35 ans, 2 enfants; Second, Neuquelman, 30 ans, maître d'équipage ; Duchâtel, marinier, 3 enfants ;

matelots : Hoguet, 32 ans, marinier, 2 enfants ; Baes, 30 ans, 1 enfant ; Masran, 22 ans ; Talleux, 56 ans, 2 enfants ;

Versailles, chauffeur, 50 ans,- 3 enfants ; Gigou, marinier, père de famille Marquet, 30 ans ; Novice, Démarque et Huret.

 

Neukuelman, le second de l'ABEILLE, commandait la FOI qui s'est perdue cette année en Islande.

Neukuelman, Baes, Duchatel. Boguet, Talleux, étaient de Gravelines ; Gigou est breton les autres sont de Dunkerque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sourcee

Le Grand Echo du Nord de la France du 25 au 28 août  1907

 

Armement du canot du MINERVA

Plus

De Vichy, où il villégiature actuellement, M. le sénateur Trystram envoie la dépêche suivante à M. Merlen, directeur .du remorquage.

« Très ému par catastrophe de l' Abeille, je vous prie d'être mon interprète près des familles des victimes à qui j'adresse sincères condoléances

et agréez personnellement assurance toute ma sympathie ».

La souscription ouverte par le « Phare du Nord» en faveur des victimes, s'élevait, lundi à 2.645 francs.

Le Kursaal va donner une représentation au bénéfice des familles des sinistrés et les sociétés militaires, qui. le 15 août dernier, donnaient une si belle fête au Parc, vont en donner une nouvelle pour les parents des marins de « l'Abeille ».

Dans une lettre qu'il adresse à l'administrateur de la marine à Dunkerque, M. le consul de France à Londres dit qu'il semble résulter, tant des déclarations des deux survivants que de la déclaration du capitaine du MINERVA que le sinistre n'aurait pas été causé par ce dernier, qui d'ailleurs, paraît avoir fait tout ce qui était humainement possible de faire pour procéder au sauvetage.

Ce remorqueur n'est pas sauvé par des sauveteurs du dunkerquois. 
Toutefois il a participé à des sauvetages cités dans ces pages. 
A ce titre il est juste de leur rendre hommage

tout comme à l'équipage de l'ARMINE qui coule moins 40 jours plus tard

Remorqueur Abeille