3 mai 1905

*Sauvetage du DJIBOUTI*

ou la mort d'un pilote en service

 

Armement du canot du Djibouti : Quintin

 le Crerres - Lecomte - Bigedant - Rodallec.

 

Dunkerque

Drame en rade

Noyade tragique d’un pilote

 

Un malheur venait de se produire en rade : le pilote du DJIBOUTI, Emile Vanraet, tombant par dessus bord, s’était noyé. Voici des détails complets sur ce tragique évènement qui est aujourd'hui l'objet de toutes les conversations au port.

Le pilote Vanraet

M. Emile Vanraet, pilote à Dunkerque, était âgé de 43 ans. Il naviguait depuis l'âge de 12 ans et avait fait plusieurs campagnes de pêche à Islande, dont deux comme capitaine. il appartenait au service du pilotage depuis une quinzaine d'années. Marié, père de quatre enfants (trois filles dont une mariée et un petit garçon qui va faire sa première communion), Vanraet était un excellent marin, estimé et aimé de tous ses camarades. Son père est également un marin septuagénaire demeurant actuellement à Rosendael. C'est un de ces vaillants capitaines d'Islande qui commandait jadis la goëlette LA FILEUSE

Il y a un mois et demi environ, le pilote Vanraet faillit déjà se noyer au large de Dungeness. Le canot de sa corvette, monté par lui et quatre hommes, chavira en tentant l'accostage d'un vapeur où il devait s'embarquer. On sait que tout le monde avait pu être sauvé au prix d'efforts inouïs.

Cette épreuve ébranla sa santé. Les terribles émotions par lesquelles il avait passé l'obligèrent de prendre du repos. N'étant pas encore entièrement remis, il voulut cependant reprendre du service et, mercredi dernier, 26 avril, il partait à Dungeness, sur la côte anglaise, avec la corvette N° 3. Lundi matin, le  DJIBOUTI étant en vue, Emile Vanraet se fit conduire à bord pour amener ce grand steamer à Dunkerque. Le DJIBOUTI  était arrivé en notre rade hier à 1 heure de l'après-midi.

Un homme à la mer

Il était près de 3 heures, M Emile Vanraet de bonne humeur et joyeux à l’idée de pouvoir bientôt débarquer après une semaine d'absence, se promenait sur le pont du DJIBOUTI , en s'entretenant cordialement avec les hommes de l’équipage. Tout à coup, se trouvant à l’arrière, l’idée lui prit de regarder la ligne de flottaison afin de se rendre compte du tirant d'eau car le steamer était fortement chargé. Vanraet se pencha donc au-dessus du garde-corps bastingage, mais pris sans doute d’éblouissement, le poids du buste l’emportant, il bascula et tomba à l'eau,

Aussitôt, le cri bien connu et qui fait frissonner : « un homme à la mer ! » retentit.

La houle était forte et les lames étaient profondes. En quelques instants, Vanraet qui se maintenait en surface, se trouvait à une trentaine de brasses du vapeur. On avait jeté plusieurs bouées, mais le malheureux n'avait pu en atteindre aucune.

Devant cet insuccès, on activa la descente d’un canot à la mer. Mais durant le temps que cette embarcation mit à toucher l’eau, le pauvre pilote s’éloignait toujours emporté par les vagues et le courant.

5 courageux marins prirent place dans le canot : le second du bord M. le capitaine Quintin, avec les matelots le Crerres , Lecomte , Bigedant et Rodallec.

Risquant à chaque instant d’être submergés, faisant force rames, ils se dirigèrent vers l’épave humaine qui se débattait péniblement. Environ un quart d' heure s’était écoulé. Lorsqu’ils arrivèrent près de Vanraet, celui ci flottait tête dans l’eau et sans mouvement.

Le pilote fut vigoureusement empoigné et placé dans le fond du canot. Deux des marins s'efforçaient de lui faire rendre l'eau. Mais ce fut vain. La traction rythmée de la langue ne devait pas réussir d’avantage : l'asphyxie avait accompli son œuvre.

Pendant que l'on s'occupait ainsi de l'infortuné pilote, le canot allait à la dérive. Le vent, le courant, les vagues l’entraînaient rapidement vers l'est, du côté de Malo et Malo Centre. La mer se brisait sur les bancs et la situation allait devenir critique. Un torpilleur de Défense mobile se rendit compte du danger que couraient les marins du DJIBOUTI. il se porta vers eux et les prit en remorque pour les ramener vers Dunkerque. A mi-chemin, le remorqueur ABEILLE mandé par signaux, accourant à toute vapeur se chargea de la conduite du canot qu’il conduisit au DJIBOUTI.

Le corps d'Emile Vanraet fut aussitôt hissé à bord. Le docteur attaché au steamer constata que le pilote avait succombé au moment où il avait été recueilli.

Pendant que se déroulaient ces évènements, c'est à dire entre 3H00 et 4H30, le DJIBOUTI  avait fait des signaux de détresse.

Le guetteur du sémaphore transmit sans retard ces signaux au pilotage où se trouvaient  MM. Gibeault chef, et Jannekeyn, sous-chef. Ces messieurs en apprenant que le pavillon du DJIBOUTI avait été mis en berne et qu’on y demandait un pilote, se doutèrent du douloureux événement.

Ils savaient déjà qu'il y avait un homme à la mer, et, à ce moment, il n'y eut plus de doute pour eux: cette victime était Vanraet. Ils attendirent le retour de l’ABEILLE et la funèbre nouvelle fut confirmée.

Le Pilotage fit demander à la Santé la permission d'aller chercher le corps. Cette autorisation fut accordée immédiatement.

Voulant éviter à Mme Vanraet et à ses enfants, qui demeuraient, 18, rue du Collège, une trop brusque émotion, M. Gibeaud fit appeler le frère du défunt, M. Vanraet tailleur à Rosendael. Ce dernier se rendit au Pilotage et là, avec beaucoup de ménagements, MM. Gibeault et Jannekeyn l'avisèrent du malheur qui venait de le frapper. On devine sa douleur se doublant de celle de devoir avertir sa belle-soeur qui ne se doutait de rien.

A 6 heures 30 MM Gibeault et Jeanneakeyn et les pilotes Rivet et Jérôme Evrard se tenaient près de l'avant-port. Le canot lamaneur, patron Batman, remorqué par l’ABEILLE leur apporta le corps du pilote qui, recouvert d'une toile à voile, fut déposé sur une civière.

Les constatations et formalités d'usage accomplies par M Boutin, commissaire de la Citadelle, la civière funèbre s'achemina vers la rue du Collège, chez Mme Vanraet et ses enfants, il y eut des scènes tellement déchirantes qu'il vaut mieux ne pas les décrire.

 

 

 

Source

Archives municipales Le Nord Maritime (Extraits de l'article)

 

 

Exceptionnellement ce sauvetage, non réalisé pas des sauveteurs du dunkerquois, a, de par la fin tragique d'un de nos pilotes, toute sa place dans ces pages.

Le pilote Emile Vanraet