28 décembre 1900

*L’agonie du dundee N°328 EUGENE MARIE*

2 personnes sauvées

Participants au sauvetage : 

Fournier

 

Gravelines :

 

Connaissez-vous Gravelines ? Quoi de plus pittoresque que cette petite ville qui, au bout de deux jetées et d'un chenal longs ensemble de quatre kilomètres dresse, au milieu de la triple enceinte de verdure dont l’a dotée Vauban, les formes carrées de son beffroi et de son clocher, encadrant le frontispice hardi de la Chapelle du couvent ? En arrière, elle sourit à la riante vallée de l'Aa, dont les rives gracieuses sont émaillées de fleurs et de chapeaux de paille abritant les pêcheurs à la ligne. En avant, elle repose un regard fier et protecteur sur deux enfants nés d'elle, dont l'un a quitté déjà le foyer maternel, tandis que l'autre est jusqu'ici resté fidèle encore à la cité qui lui donna le jour.

Le Grand-Fort-Philippe et le Petit-Fort-Philippe se jettent à l'union de l’avant-port avec les jetées, un regard amical au-dessus de ce torrent de cent mètres de large, que flot et jusant, enflent et vident chaque jour deux fois. Ces deux bourgs abritent les nombreux matelots qui montent les cent bateaux que le port de Gravelines arme pour la pêche fraîche.

Si, au mois de juillet, par un beau soleil, par une marée de midi, vous allez en bateau de Calais à Dunkerque au fond de la petite baie que protège la pointe de Gravelines, au pied de dunes couronnées de verdure, de nombreux kiosques aux couleurs variées, des enfants barbotant sur cette plage dont la grande étale de mer fait la sécurité, attirent votre attention, et tandis que le phare blanc se dresse comme un doigt indicateur vous disant : « C'est ici qu'on se repose » les deux clochers de Grand et de Petit-Fort-Philippe semblent vous dire : « C'est ici qu'on vit. C’est ici qu'on meurt ». Oui, c'est là qu'on peut vivre, dans le calme, la vie du repos, c'est là qu'au milieu de ces gens simples et rudes, mais bons et forts que sont les gens de mer, on peut se refaire de la vie factice et du mouvement du monde, mais c'est là aussi que, lorsque les beaux jours ont fui, on assiste à ces drames horribles de la tempête : c'est là qu'on voit mourir.

Ce cadre si riant de l'été contraste vivement avec la scène à laquelle j'assistai le 28 décembre 1900 et qui coûta la vie à des hommes jeunes et vieux, forts et faibles qui moururent en voyant les toits de leurs demeures, en voyant leurs femmes, leurs mères qui les appelaient, impuissantes à leur porter secours.

 

 LA TEMPÊTE

 

C'était le vendredi 28 décembre 1900. Bon nombre de bateaux avaient pris la mer, malgré le temps mauvais, c'est vrai, mais ne permettant pas de présager le drame horrible qui allait se dérouler sous nos yeux. Dans la nuit, le vent avait soufflé en tempête du nord-ouest, mais depuis dix heures du matin, il faisait rage, et l'ouragan déchaînait sa fureur dans le détroit resserré du Pas-de-Calais, avec une violence telle que tout le pays était sur le port, pour suivre avec les yeux, avec longues-vues et jumelles le sort des bateaux qu'on avait hâte de voir rentrer.

C'était une marée de quatre heures, et il ne fallait pas espérer que l'eau fût assez montée dans le port pour pouvoir rentrer avant une heure et demie, dans  l' après-midi. Mais la mer est dure, le temps devient plus menaçant et les bateaux, portés par le flot, poussés par le vent tentent l'entrée du port. La tempête déjoue les calculs des plus prudents. Le 328, le premier manque l'entrée du port, file à l'est de la jetée et va s'échouer sur la plage.

Sept autres bateaux le suivent, sept autres ont le même sort. Ils arrivent à s'éviter entre eux et à ne pas se briser les uns sur les autres, mais ils sont là, posant sur le sable, à quelques encablures les uns des autres, et à la merci d'énormes lames de fond qui les secouent dans d'horribles convulsions. C'est le hoquet de l'agonie.

Le 328 est tout près de la jetée, il est à moins de cent mètres à l'est.

Les premiers sauveteurs sont les douaniers. Conduits par le dévoué lieutenant Fournier, ils marchent, indifférents au danger, luttant pas à pas avec la bourrasque qui menace à chaque instant de les précipiter dans le port avec leurs engins de sauvetage et, après des efforts surhumains, ils arrivent à la hauteur des naufragés.

Pendant ce temps, le canot de sauvetage, commandé par le patron Evrard, complète, avec des hommes de bonne volonté, la partie absente de son équipage. Le canot arrive au bout des jetées. Il prend le vent, mais le vent est fort, et le 328 est si près de l'estacade qu'il le laisse pour aller un peu plus loin recueillir l'équipage d'un autre bateau qui, pris en travers par la lame, menace de se briser d'un instant à l'autre.

Et pendant qu'on sauve les hommes de la PALMA, le canon porte-amarre, adroitement pointé par le brigadier patachier Fournier, lance une ligne qui tombe sur l'avant du 328. Tandis que les lames balaient le pont et que le bateau roule terriblement, les hommes s'accrochant aux cordages, aux membrures de la coque, liaient la ligne qui leur amène un câble plus solide. Le câble est fixé à l'avant, le va-et-vient est établi, le sauvetage va commencer. Un homme se lance dans le pantalon-bouée et, de la jetée, on tire sur la corde qui va l'amener à terre. Les lames le secouent, il disparaît sous l'eau, il reparaît pour disparaître encore, mais le voilà au pied de la jetée.

Quelques braves descendent le talus pour l'empêcher d'être brisé par la lame sur le coffre de pierre. On l'accroche, on le hisse, et d'un : il est sauvé. La bouée, attirée par les hommes du 328, retourne vers le bateau. Elle y arrive aisément. Mais personne ne semble plus vouloir en profiter.

Ils sont là, ces malheureux, là sous nos yeux, et nous ne pouvons savoir pourquoi ils renoncent à se servir de cet engin qui vient de sauver l'un des leurs et qui reste là, maintenant, loque inutile, sans recommencer le voyage, périlleux, c'est vrai, mais qui, heureusement accompli une première fois, doit tenter ceux qui restent.

Sans doute, le danger leur a fait perdre la tête, car ils quittent la bouée et se réfugient dans les différentes parties du bateau, qui semblent devoir les abriter contre la mort qui les menace. Deux d'entre eux s'accrochent au pied du grand mât. Deux autres se hissent dans les cordages de ce mât, tandis que le cinquième, juché sur la vergue du mât de tape-cul, soutient le mousse qui cherche à s'accrocher près de lui. Le 328 est là, parallèle à la jetée. La grande voix de la mer unit ses hurlements aux sifflements aigus du vent dans les cordages. On guette la lame qui va soulever le bateau et balayer le pont et, lorsque les embruns dissipés permettent à nouveau de distinguer ce qui se passe à bord, on se hâte de compter ceux qui restent sur le bateau et c'est avec un réel soupir de soulagement qu'on se dit : « Ils y sont tous encore. »

Et rien, rien ne semble pouvoir arracher les malheureux au gouffre qui les menace :

« Essayons de lancer une bouée de sauvetage sous le vent », crie quelqu'un.

Gagnant alors le bout de la jetée, on confie à la mer et au vent une bouée retenue par une ligne. Arrivera-t-elle au bateau ? Elle danse sur la crête écumeuse des lames, elle tourne sur elle même, elle avance, elle recule, elle avance encore ; la voilà portée par une vague sur le bateau.

L'ont-ils ? Non, la vague qui l'a portée l'a ramenée, et la bouée flotte encore loin du bateau. Une nouvelle lame remonte. Oh ! Elles ne se font pas attendre, ces montagnes d'eau froide, elles se succèdent rapidement. Cette fois, ça y est. L'un des hommes qui est au pied du mât a saisi la bouée. Il la tient. Mais quoi ? Il hésite ? Rester à bord, c'est mourir. Pourquoi ne pas demander à cette corde, à ce morceau de liège la seule chance de survivre ? Une discussion s'élève entre deux hommes. Que se disent-ils ? Se disputent-ils la chance de vivre ou celle de mourir ? Enfin en voilà un qui s'amarre. La bouée est sous ses bras. Il s'entoure de la corde et se raccroche au pied du mât. Le pont apparaît. Il s'approche du bord. Il se jette à l'eau. « Hâle ! Hâle donc ! » Une lame encore, il repasse, emporté par la masse d'eau au-dessus du bateau tourbillonnant en vrille au bout de la ligne, mais la lame le ramène. Il semble inerte ; ne serait-ce plus qu'un cadavre ? La mer l'a-l-elle brisé contre le bateau qu'il vient d’abandonner ?

« Eh ! Hâle donc. Le voilà, il vient, hâle toujours ! » Ils sont là deux pour le harponner dès qu'il arrivera à portée. Ils l'ont. « Hisse, Hisse encore ! »

Et voilà sur la pierre de la jetée, balayé par le flot et les embruns, un homme sans vie.

Son père était là, c'est lui qui reçoit dans ses bras le corps de son fils. Il l'a reconnu, lui, quand il s'est jeté par-dessus le bord. Il a senti son cœur se briser cent fois pendant les quelques minutes où la chair de sa chair était là, le jouet de la lame furieuse et maintenant il l'embrasse avec rage.

J'étais là, moi aussi. Le danger que couraient ces hommes m'avait attiré auprès d'eux. J'entrouvris avec une clef cette puissante mâchoire contractée, j'attrapais la langue avec une pince et fis des tractions répétées pendant que l'on pratiquait respiration artificielle et frictions. Oh ! Les longues minutes ! Les siècles d'un instant ! Mais le cœur bat, le hoquet apparaît : il respire.

Et de deux ; il est sauvé lui aussi. On l'emporte à l'abri : aux autres maintenant.

Le curé de Petit-Fort-Philippe a bravé le temps et il est venu sur le théâtre du sinistre. Tandis que d'autres bouées cheminent lentement vers les naufragés, il veut bénir une dernière fois ses enfants qui vont mourir. Il grimpe sur la balustrade de la jetée, hissé et soutenu par les mains vigoureuses de ceux qui l'entourent. Il agite les bras pour attirer l'attention des malheureux qui, à bord du 328, luttent encore pour la vie ; et, au son de la voix mugissante de la tempête, dominant de toute sa grandeur de prêtre la rage des éléments déchaînés, il envoie à ceux qui vont périr la croix, le signe suprême du suprême pardon.

Mais une bouée arrive encore à bord. Les hommes hissés l'un au-dessus de l'autre sur l'échelle de corde du grand mât l'ont saisie. Que vont-ils faire ? Ils la tiennent et ils ne bougent pas. Le temps passe.

Le canot de sauvetage est là-bas, bien loin. Il a terri en déposant ses naufragés. Il ne pourra pas revenir. Inutile de compter sur lui. D'où donc espèrent-ils le salut ? Ils tiennent toujours, l'un la ligne, l'autre la bouée.

Le temps passe, Hâtons-nous ; les lames se succèdent plus cassantes. La mer baisse et le jour tombe. Point de doute, avant que la plage ne soit découverte, le bateau sera brisé. Celui qui est au pied du grand mât s'affale sur le pont. Il ne résiste plus à la lame.

Le mousse de son côté semble s'abandonner. Lequel des deux va-t-il s'engouffrer le premier dans l'abîme ?

La lame monte encore. Y sont-ils tous ? Non ! Le mousse n'y est plus. Une lame encore. Plus personne au pied du mat. Si le voilà, là, sur le pont, à l'avant. Il ne se relève donc pas ; gare, une lame encore ! Le pont se découvre. Où est-il ? Plus personne. Ils ne sont plus que trois.

Les deux du grand mât descendent. Ils vont tous deux s'attacher ensemble. Mais le pourront-ils ? Entre deux lames, on les voit s'accrocher au bord du bateau. Mais la mer baisse et devient plus violente encore. Les hommes sont glacés par l'eau qui les trempe depuis trois heures de long. Le 328 pose maintenant complètement sur le fond. Il oscille de droite et de gauche, secouant horriblement la mâture qui craque et menace de se briser. Ils sont encore là sur le pont, mais pas d'espoir. On sent qu'ils ne peuvent même plus tenter de se sauver et on attend avec angoisse la lame qui les emportera à leur tour.

Le dernier qui résiste est encore accroché à la vergue du mât d'arrière.Les mâts craquent. Il est le seul survivant. Le grand mât tombe. Le jour s'éteint et la nuit ajoute à ce sombre drame l'horreur de ses ténèbres.

Vous avez vu, quand la mer baisse, ce retour offensif du flot qui veut reconquérir le sable qu'il vient d'abandonner ? C'est dans un de ces retours offensifs de la lame qu'un craquement plus sinistre encore que les autres s'est fait entendre et que le 328 s'est disloqué.

Le dernier survivant qui s'était amarré avec un cordage au mât auquel il demandait son salut, reste sinistrement suspendu, inerte au bout de la vergue, jusqu'à ce que la mer, nouvel Ugolin, ait dévoré le dernier de ses enfants.

Et la nuit descendante enveloppa d'un linceul de ténèbres, cadavres et épaves qui dorment au son du murmure des flots, leur éternel sommeil.

 

 

L'OUBLI

 

Le lendemain, quand le triste soleil de décembre envoya sur la plage ses pâles rayons, il fut surpris d'y voir déjà les marins occupés à rechercher au milieu des épaves, en dessous des mâts brisés ou des voiles en lambeaux, les cadavres que le gouffre avait bien voulu épargner ou rejeter. La mer fut avare de ces restitutions et garda les corps de quatre de ses victimes.

Je retournai voir Roclor, le patron du 328, le second sauvé la veille. On lisait sur tous les visages le deuil et la consternation que cet effroyable malheur avait semés partout. Mais je voulais savoir ce qu'il s'était passé dans l'âme de ces malheureux matelots du 328, jusqu'au moment où le second d'entre eux, le patron Roclor, comme je viens de le dire, avait quitté le bord.

Au début, la situation ne leur parut pas trop périlleuse. Ils étaient convaincus, que si leurs propres moyens ne leur permettaient pas de se sauver, le canot de sauvetage ou un secours venu de la jetée qui était là, à 80 mètres d'eux, les arracherait à la mort. Le premier qui fut sauvé par le va-et-vient du canon porte-amarre, les effraya quelque peu par les plongeons qu'il fit au milieu des lames furieuses, et ils ne se rendirent pas bien compte que cet homme n'ayant pas absorbé d'eau avait pu, à peine débarqué sur la jetée, prendre sa course jusqu'au pied du phare.

Quand la seconde bouée arriva et fut saisie par le patron Roclor, presque tout l'équipage avait déserté le pont, renoncé à essayer de se sauver par lui-même et pris dans les mâtures des postures qui permissent l'attente du canot de sauvetage ou le retrait de la marée qui aurait laissé à sec le bateau. Le patron, lui se rendait compte que ces espérances étaient illusoires, et il voulut faire sauver avec la bouée celui de ses camarades qui était avec lui au pied du grand mât. Nous l'avions surprise de la jetée, cette discussion entre ces deux hommes pour savoir qui profiterait de cette frêle chance de salut. Le matelot refusa. Le patron prit alors le parti de se jeter à la mer avec la bouée. II eut beaucoup de peine à franchir le bord, se sentit repasser au-dessus du bateau, se crut perdu, puis il s'évanouit pour ne se réveiller que sur la jetée, sauvé, dans les bras de son père.

Ceux, que l'horreur de ce drame enchaîna au bout de la jetée jusqu'à ce que tout fut fini, se rendirent compte aussi de la seconde discussion qui s'éleva entre les deux matelots accrochés à l'échelle de corde du grand mât, et qui périrent sans avoir utilisé la bouée qu'ils tenaient et qu'ils semblaient se disputer.

Pourquoi ? Mystère.

Et voilà comment ces hommes qui ne surent point se servir des engins de sauvetage ou qui eurent peur de se confier à une bouée, ces hommes qui n'eussent pas hésité à se réfugier sur un frêle esquif et qui ne purent jamais croire que le canot de sauvetage terri là bas ne serait pas ramené vers eux par les bras vigoureux de leurs camarades ou par le secours de forts chevaux, périrent un à un, égrenés chacun leur tour, à bord d'un bateau, qu'un câble solide retenait à 80 mètres de la côte, et les yeux fixés sur cette jetée qu'ils ne pouvaient atteindre, sur ce canot qui ne revint pas.

 

Quelques jours plus tard une nouvelle tempête s'éleva, la tempête de la douleur : Sous les voûtes de l'église résonnaient, alternant avec les chants liturgiques et les sons de l'orgue, les gémissements des épouses et des filles, des mères et des enfants qui, groupés tous en un deuil commun, conduisaient au champ du repos ceux des cadavres que l'abîme avait rendus. Et quand les dernières plaintes se furent éteintes, comme s'étaient éteints les derniers hurlements de la tempête, l'oubli vint tout doucement étendre son baume réparateur sur cette plaie vive, jeter son voile épais sur ce tombeau qui venait si brusquement et si cruellement de s'ouvrir. Et les bateaux reprirent la mer, et le sauvetage des épaves continua. Et, cet été, les enfants troublèrent des éclats de leurs rires et du bruit de leurs jeux, le murmure monotone du flot brisé contre la jetée, berçant de sa mélancolique chanson ceux qui y avaient été engloutis.

* Marin d’une patache : Navire léger employé au service des grands navires, pour aller à la découverte ou faire parvenir des messages, par la suite au service de la douane.

Rapport du lieutenant des douanes Fournier

J'ai l'honneur de vous faire connaître que le 28 de ce mois, vers une heure du soir, neuf bateaux de pêche poussés par une tempête violente soufflant d’ouest ont manqué l'entrée, du chenal du Fort-Philippe et sont venus s'échouer à droite de la jetée est. La mer était démontée. En moins d'un instant, le spectacle qui s'offrit aux yeux des personnes, présentes était lamentable à voir. Trois bateaux furent bientôt anéantis dans les brisants, les équipages, fort heureusement, furent recueillis par des barques, près desquelles ils passaient à portée.

La côte est plate en cet endroit et les bateaux se trouvaient pour la plupart éloignés, de 1500 mètres du rivage ; Les unes à 500 mètres, les autres à 800 mètres environ à droite de l'estacade. Pour celles-ci, le matériel ne pouvait suffire.

Restaient deux autres barques désemparées prêtes à sombrer dans une mer affreuse à environ 100 mètres à droite et 150 mètres au-delà de l'extrémité de la jetée est. Nos efforts se portèrent donc vers cet endroit.

Avec toute la célérité possible, je me rendis avec les hommes libres, de la brigade de Fort-Philippe à hauteur des bateaux qui menaçaient de disparaître. En quelques minutes, le canon porte-amarres, le chariot et les agrès nécessaires furent transportés par l'escouade à l'endroit précité.

Des deux bateaux, l'un était abandonné. Son équipage avait été recueilli par une chaloupe qui, elle-même, était parvenue à se rapprocher plus près du rivage. Restait le n° 328 avec ses huit hommes complètement épuisés. Au premier coup de canon, le projectile tomba entre les deux mâts et en toute hâte, la communication fut établie.

Le premier marin qui prit place dans la bouée culotte un sieur Bruneval, fut vivement ramené sain et sauf à terre. A ce moment, l'ouragan redoubla de violence, le bateau n° 328 fit entendre de sinistres craquements. La barque voisine dont les hommes heureusement étaient en sûreté se trouva démâtée, la quille en l’air et passa à quelques brasses du n° 328. Était-ce donc la fin ? On vit alors les naufragés en proie à la panique, essayer d'atteindre l'extrémité des mâts, cramponnés, épuisés, perdant la tête, aveuglés par les vagues qui montaient à mi-mât. Il était évident pour nous que ces hommes n'avaient plus conscience de leur situation. Pourtant l'un d’eux monte dans la bouée et fait des efforts surhumains pour se retenir à un cordage fixé au grand mât. Il paralyse nos efforts, nous désespérons de ne pouvoir l'amener à terre. Soudain, il se ravise, il abandonne sa bouée pour monter toujours plus haut dans la mature.

Désappointés devant cet insuccès et voyant que les secondes étaient comptées, nous lançons une nouvelle flèche qui obtient le même succès que la première et nous attachons à la ligne quatre ceintures de sauvetage dans l'espoir que les naufragés vont les hâler à bord. Ces infortunés possèdent la ligne dans leurs mains, mais leurs forces paraissent maintenant si faibles qu'ils ne peuvent réussir à la tirer à eux avec les bouées.

En présence de cette situation désespérante, nous attachons les mêmes ceintures chacune à un bout de filin dans l'espoir que les vagues elles-mêmes les feront passer à leur portée. Tentée à toute extrémité, cette manœuvre réussit.

Un nommé Dollet, se confie au flotteur, et nous avons le bonheur de l'amener à terre, puis nous avons momentanément la satisfaction d'apercevoir d'autres hommes tenant à la main d'autres ceintures toujours attachées aux lignes tenues dans nos mains et dont l'une a si bien réussi à leur camarade. Mais cette fois encore notre espoir est vite déçu : ces malheureux, on le voit, sont exténués ; ils ne veulent pas quitter leur bord. Croient-ils encore que la mâture puisse résister longtemps?

Cependant, plus que jamais à cette heure, les secondes étaient précieuses, la nuit venait à grands pas, nous assistions impuissants à l'agonie de ces malheureux.

Vers quatre heures et demie, les mâts, tout s'est englouti, la mer venait de faire six nouvelles victimes. Dans cette pénible circonstance, je suis heureux de faire connaître que la population, les sous-officiers, préposés et matelots des Douanes ont fait leur devoir.

Ont péri dans le naufrage : Benoit Wadoux, Julien Agez, Jules Fournier

Note ; Selon les deux rapports ci-dessus le nom du deuxième marin sauvé des flots diverge : Roclor pour le docteur , Dollet pour les douanes.

 

Source BNF Gallica Annales de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés

Souvenir de la tempête du 28 décembre 1900 par le Docteur H. DELBECQ, Membre titulaire