28 décembre 1900

*Bateau de pêche N°328*

Station porte amarre de Fort-Philippe
2 hommes sauvés, 6 péris en mer

 

 

Commandant de la brigade : Fournier

 

Brigade des douanes de Fort-Philippe

 

 

J'ai l'honneur de vous faire connaître que le 28 de ce mois, vers une heure du soir, neuf bateaux de pêche poussés par une tempête violente soufflant de l'ouest ont manqué l'entrée du chenal du Fort-Philippe et sont venus s'échouer à droite de la jetée est.

 

La mer était démontée. En moins d'un instant, le spectacle qui s'offrit aux yeux des personnes, présentes était lamentable à voir. Trois bateaux furent bientôt anéantis dans les brisants, les équipages fort heureusement recueillis par des barques, près desquelles ils passaient à portée.

La côte est plate en cet endroit et les bateaux se trouvaient pour la plupart éloignés, de 1500 mètres du rivage ; les unes à 500 mètres, les autres, à 800 mètres environ à droite de l'estacade. Pour celles-ci, le matériel ne pouvait suffire..

Restaient deux autres barques désemparées prêtes à sombrer dans une mer affreuse à environ 100 mètres à droite et 150 mètres au-delà de l'extrémité de la jetée est. Nos efforts se portèrent donc vers cet endroit.

Avec toute la célérité possible, je me rendis avec Ies hommes libres, de la brigade de Fort-Philippe à, hauteur des bateaux qui menaçaient de disparaître. En quelques minutes, le canon porte-amarres, le chariot et les agrès nécessaires furent transportés par l'escouade à l'endroit précité.

Des deux bateaux, l'un était abandonné. Son équipage avait été recueilli par une chaloupe qui, elle-même, était parvenue à se rapprocher plus près du rivage. Restait le n° 328 avec ses huit hommes complètement épuisés.

Au premier coup de canon, le projectile tomba entre les deux mâts et en toute hâte, la communication fut établie. Le premier marin qui prit place dans la bouée culotte, un sieur BRUNEVAL, fut vivement ramené sain et sauf à terre.

A ce moment, l'ouragan redoubla de violence, le bateau n° 328 fit entendre de sinistres craquements; la barque voisine dont les hommes heureusement étaient en sûreté se trouva démâtée, la quille en l'air et passa à quelques brasses du n° 328. Était-ce donc la fin?

On vit alors les naufragés en proie à la panique, essayer d'atteindre l'extrémité des mâts, cramponnés, épuisés, perdant la tête, aveuglés par les vagues qui montaient à mi-mât.  Il était évident pour nous que ces hommes n'avaient plus conscience de leur situation. Pourtant l'un deux monte dans la bouée, mais il fait des efforts surhumains pour se retenir à un cordage fixé au grand mât. Il paralyse nos efforts, nous désespérons de ne pouvoir l'amener à terre. Soudain, il se ravise, il abandonne sa bouée pour monter toujours plus haut dans la mature.

Désappointés devant cet insuccès et voyant que les secondes étaient comptées, nous lançons une nouvelle flèche qui obtient le même succès que la première et nous attachons à la ligne quatre ceintures de sauvetage dans l'espoir que les naufragés vont les haler à bord. Ces infortunés possèdent la ligne dans leurs mains, mais leurs forces paraissent maintenant si faibles qu'ils ne peuvent réussir à la tirer à eux avec les bouées.

En présence de cette situation désespérante, nous attachons les mêmes ceintures chacun à un bout de filin dans l'espoir que les vagues elles-mêmes les feront passer à leur portée. Tentée à toute extrémité, cette manoeuvre réussit. Un nommé DOLLET, se confie au flotteur, et nous avons le bonheur de l'amener à terre, puis nous avons momentanément la satisfaction d'apercevoir d'autres hommes tenant à la main d'autres ceintures toujours attachées aux lignes tenues dans nos mains et dont l'une a si bien réussi à leur camarade. Mais cette fois encore notre espoir est vite déçu : ces malheureux, on le voit, sont exténués ; ils ne veulent pas quitter leur bord ; croient-ils encore que la mâture va résister longtemps ?

Cependant, plus que jamais à cette heure, les secondes étaient précieuses, la nuit venait à grands pas, nous assistions impuissants à l'agonie de ces malheureux.

Vers quatre heures et demie, les mâts, tout, est englouti, la mer venait de faire six nouvelles victimes.

Dans cette pénible circonstance, je suis heureux de faire connaître que la population, les sous-officiers, préposés et matelots des Douanes ont fait leur devoir.

FOURNIER, Lieutenant des Douanes, à Fort-Philippe.

 

La SCSN décerne un

diplôme d'honneur à

brigade des douanes de Fort-Philippe

Source

BNF Gallica annales de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés